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MEMOIRE D URNES

24 juin 2018 : Erdogan réélu dès le premier tour, la Turquie bascule dans le régime présidentiel

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

Peu avant minuit, Recep Tayyip Erdogan est apparu au balcon du siège de son parti à Ankara, devant une foule agitant des drapeaux turcs. Le président sortant venait de revendiquer la victoire alors que le dépouillement n'était pas achevé, devançant la commission électorale et l'opposition. Les chiffres lui ont donné raison : avec 52,5 % des voix, Erdogan est réélu dès le premier tour, sans avoir besoin du ballottage prévu pour le 8 juillet. Le scrutin de ce dimanche ne se résume pas à une réélection. Il fait entrer la Turquie dans un régime présidentiel dont les contours avaient été approuvés de justesse par référendum l'an dernier.

Le pays a voté en même temps pour son président et pour ses députés, première application d'un système conçu pour concentrer le pouvoir entre les mains du chef de l'État. À partir de l'entrée en fonction d'Erdogan, la fonction de Premier ministre disparaît. Le président nommera et révoquera les ministres, pourra légiférer par décret dans plusieurs domaines, désignera une partie des hauts magistrats. Le poste largement honorifique qu'occupait jadis la présidence turque, héritée de la tradition parlementaire de la République fondée par Mustafa Kemal, n'existe plus. Erdogan, qui a dirigé le pays comme Premier ministre de 2003 à 2014 puis comme président, dispose désormais d'un cadre constitutionnel taillé à sa mesure.

Le résultat législatif est plus nuancé. Le Parti de la justice et du développement, l'AKP fondé par Erdogan, recule à 42 % des voix et perd sa majorité absolue au Parlement, qui compte désormais 600 sièges. Avec 295 députés, il lui manque quelques élus pour gouverner seul. Le maintien de la majorité tient à l'alliance nouée avec le Parti d'action nationaliste de Devlet Bahçeli, formation d'extrême droite dont les 49 sièges portent l'Alliance populaire à 344 députés. Erdogan gouvernera donc avec un appoint nationaliste dont il devra tenir compte, au moment même où la réforme institutionnelle était censée affranchir le président des contraintes parlementaires.

L'opposition, longtemps divisée, a livré une campagne plus combative que prévu. Le candidat du Parti républicain du peuple, Muharrem ?nce, ancien professeur de physique au verbe direct, a rassemblé des meetings de plusieurs centaines de milliers de personnes dans les dernières semaines. Il recueille un peu moins de 31 % des voix, score honorable qui ne suffit pas à inquiéter le sortant. Le Parti démocratique des peuples, formation prokurde, franchit le seuil des 10 % nécessaire pour entrer au Parlement et y obtient 67 sièges, alors que son candidat à la présidentielle, Selahattin Demirta?, menait campagne depuis sa cellule. Incarcéré depuis novembre 2016, Demirta? n'a pu s'adresser aux électeurs que par de brefs messages relayés par ses avocats.

Ces élections se sont tenues sous l'état d'urgence, en vigueur depuis la tentative de coup d'État de juillet 2016. Les purges qui ont suivi ont touché des dizaines de milliers de fonctionnaires, de magistrats, d'enseignants et de militaires. Des médias ont été fermés, des journalistes emprisonnés. Les observateurs étrangers, notamment ceux de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, devaient rendre leurs premières conclusions sur les conditions du scrutin, en particulier sur l'accès inégal des candidats aux télévisions, largement acquises au pouvoir. L'opposition a dénoncé un climat défavorable avant même l'ouverture des bureaux de vote.

La décision d'avancer le scrutin de plus d'un an revenait à Erdogan lui-même. Officiellement justifié par les enjeux régionaux, en particulier l'intervention militaire turque dans le nord de la Syrie, le choix répondait surtout à une logique économique. La livre turque s'est dépréciée fortement ces derniers mois, l'inflation dépasse les 10 %, et les analystes redoutaient une dégradation accrue de la situation à l'approche de la date initialement prévue. En convoquant les électeurs maintenant, le président a pris de vitesse une crise dont les effets risquaient de peser sur les urnes.

Dans les quartiers conservateurs d'Istanbul et des villes d'Anatolie, le vote Erdogan reste solide. Le président a bâti sa longévité sur un électorat religieux et populaire auquel il a apporté, durant ses premières années au pouvoir, croissance économique et accès aux services publics. Les grands chantiers, ponts, aéroports, autoroutes, restent les arguments mis en avant par ses partisans. Dans les métropoles de l'ouest et le sud-est kurde, l'opposition conserve en revanche des bastions que le système présidentiel ne fera pas disparaître.

Erdogan disposera, une fois investi, de pouvoirs qu'aucun dirigeant turc n'avait réunis depuis les fondateurs de la République. Ses adversaires y voient une dérive autoritaire ; ses partisans, la stabilité d'un exécutif fort dans une région instable. Le nouveau Parlement et le nouveau président entreront en fonction dans les jours qui viennent. La première décision attendue concerne la levée, ou non, de l'état d'urgence qu'Erdogan avait promise pendant la campagne. Sa réponse dira beaucoup du sens qu'il entend donner au régime qu'il vient d'inaugurer.