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MEMOIRE D URNES

26 juin 1983 : la Démocratie chrétienne perd des voix et le pouvoir, Craxi le ramasse

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

Au siège de la Démocratie chrétienne, Piazza del Gesù à Rome, le dépouillement des 26 et 27 juin 1983 a la couleur d'une défaite que le parti n'avait jamais connue. La DC tombe autour de 33 % des suffrages à la Chambre des députés, son plus mauvais score depuis la naissance de la République, et perd une trentaine de sièges au Palais Montecitorio comme au Sénat. Elle reste, de loin, le premier parti d'Italie. Elle n'en gouvernera pas moins le pays sans en tenir la présidence du Conseil.

Ces élections générales anticipées n'avaient pas été voulues. Elles découlent de la chute, au printemps, du cinquième gouvernement d'Amintore Fanfani, vétéran démocrate-chrétien rappelé aux affaires quelques mois plus tôt. La coalition qu'il dirigeait, où figuraient socialistes, sociaux-démocrates et libéraux, s'est disloquée lorsque les ministres du Parti socialiste italien ont claqué la porte. Faute de majorité reconstituée, le président de la République Sandro Pertini a dissous les chambres et renvoyé les électeurs aux urnes, deux ans seulement après le scrutin de 1979.

Le résultat consacre un paradoxe que seule la mécanique italienne pouvait produire. Le parti qui gagne le moins emporte le poste le plus convoité. Le Parti socialiste de Bettino Craxi ne progresse que d'un point et demi, autour de 11,4 % des voix, score modeste pour une formation qui rêvait depuis des années de rivaliser avec les deux géants. Mais ce point et demi suffit. Affaibli, le grand parti catholique ne peut plus prétendre seul à la tête de l'exécutif, et le Parti communiste, deuxième force du pays avec près de 30 %, demeure tenu à l'écart du pouvoir par le cordon sanitaire de la guerre froide. Reste Craxi, charnière obligée entre les deux blocs.

« La Démocratie chrétienne a reçu un signal qu'elle ne pourra pas ignorer », commente la presse romaine au lendemain du vote, tandis que les dirigeants du parti cherchent les responsables de la débâcle. Ciriaco De Mita, secrétaire de la DC, encaisse le revers en promettant un examen de conscience. Pour les socialistes, le ton est tout autre. Craxi, secrétaire du PSI depuis 1976, a passé sept ans à patienter, à manœuvrer entre les démocrates-chrétiens qu'il ménageait et les communistes qu'il combattait. Il tient enfin sa récompense.

Le 4 août 1983, Bettino Craxi devient président du Conseil des ministres. C'est le premier socialiste à occuper cette fonction depuis la fondation de la République, en 1946. Le monopole démocrate-chrétien sur la présidence du Conseil avait déjà été entamé deux ans plus tôt par le républicain Giovanni Spadolini, mais l'arrivée d'un homme du PSI marque une rupture d'une autre ampleur. Craxi s'appuie sur le pentapartito, cette coalition à cinq partis réunissant la Démocratie chrétienne, son propre parti, les républicains, les sociaux-démocrates et les libéraux. Ensemble, ils disposent de 366 députés sur 630 et de 182 sénateurs sur 322, soit une majorité confortable de l'ordre de 58 %.

L'arithmétique masque l'inversion réelle des rapports de force. La DC apporte l'essentiel des sièges, mais elle a dû céder le poste de chef du gouvernement à un partenaire trois fois plus petit. Craxi, qui n'ignore rien de sa position, en fera un instrument. Pendant près de trois ans, du 4 août 1983 au 1er août 1986, son cabinet tiendra, devenant l'un des plus durables de l'histoire de la République, dans un pays qui changeait alors de gouvernement presque chaque année. Le chef socialiste imposera son autorité sur la dévaluation de l'échelle mobile des salaires, mesure que les communistes contesteront jusque par référendum, et sur une diplomatie méditerranéenne assumée qui culminera, en 1985, dans la crise de Sigonella face aux Américains.

L'analyse plus froide du scrutin tempère pourtant le récit du triomphe socialiste. Le vrai mouvement de 1983 n'est pas la poussée du PSI, restée marginale, mais l'érosion de la DC, sanctionnée par un électorat lassé de trente-cinq ans d'hégémonie, de clientélisme et de scandales à répétition. Une partie de ses électeurs s'est détournée vers de petites listes ou vers l'abstention. La carte du pouvoir s'est redessinée moins par l'ascension d'un vainqueur que par l'affaissement du sortant, un schéma que l'Italie reverra à l'œuvre, en plus brutal, dix ans plus tard.

Pour l'heure, l'été 1983 appartient à Craxi. Le secrétaire socialiste s'installe au Palazzo Chigi avec la ferme intention d'y durer, et de transformer un succès relatif en domination personnelle. La Démocratie chrétienne, elle, retourne à ses divisions internes, certaine de rester indispensable et incapable de mesurer que son long déclin vient de commencer. Le prochain test grandeur nature est fixé à 1987. D'ici là, c'est un socialiste qui gouverne l'Italie démocrate-chrétienne.