Le candidat n'a presque pas fait campagne, ou si peu. Officier de carrière au visage sévère, peu porté sur les discours, António Ramalho Eanes a laissé les partis parler à sa place. Ce dimanche, les Portugais lui ont donné raison : avec environ 61,5 % des suffrages, le général est élu président de la République dès le premier tour. C'est la première fois, dans l'histoire du pays, qu'un chef de l'État est désigné au suffrage universel direct. Vingt-six mois après la Révolution des Œillets, le Portugal s'est doté d'un président par les urnes.
Eanes devançait largement ses trois adversaires, tous candidats indépendants se réclamant de courants distincts de la révolution. Otelo Saraiva de Carvalho, figure militaire du 25 avril 1974 et ancien commandant du COPCON, l'organe de sécurité intérieure, arrive en deuxième position avec un peu plus de 16 % des voix, porté par l'extrême gauche et une partie de la jeunesse révolutionnaire. José Pinheiro de Azevedo, amiral et chef du gouvernement de transition jusqu'à ces dernières semaines, obtient environ 14 %. Octávio Pato, candidat du Parti communiste portugais et résistant de longue date à la dictature salazariste, ferme la marche avec un peu plus de 7 %.
La candidature d'Eanes reposait sur une coalition inhabituelle. Le Parti socialiste de Mário Soares, le Parti populaire démocratique de centre droit et le Centre démocratique social, formations qui s'opposent sur presque tout, s'étaient accordés sur un même nom. Ce qui les rassemblait n'était pas un programme mais une mémoire récente : celle du 25 novembre 1975, lorsque Eanes, alors officier supérieur, avait dirigé l'opération militaire qui fit échouer la tentative de coup de force de l'extrême gauche dans les casernes. Ce jour-là, le général était devenu, aux yeux des modérés, l'homme qui avait sauvé la révolution de ses propres excès et ramené l'armée dans le cadre constitutionnel.
Le scrutin de ce dimanche vient clore une séquence ouverte au printemps. En avril, les Portugais avaient voté la nouvelle Constitution, puis élu une Assemblée où le Parti socialiste était arrivé en tête. Mário Soares s'apprête à former le premier gouvernement constitutionnel du pays. L'élection présidentielle était la dernière pièce du dispositif. En portant Eanes à la magistrature suprême, les électeurs confirment le choix d'une démocratie parlementaire et écartent les deux tentations qui avaient agité l'« été chaud » de 1975 : celle d'un pouvoir révolutionnaire dirigé par les militaires de gauche, et celle d'un retour de l'autoritarisme.
La campagne du candidat vainqueur aura été à son image, économe. Eanes a multiplié les déplacements discrets plutôt que les grands rassemblements, laissant ses soutiens partisans occuper le terrain. Ses adversaires, eux, ont connu une fin de course difficile. Pinheiro de Azevedo, victime d'une crise cardiaque dans les derniers jours de la campagne, a dû être hospitalisé et n'a pu défendre lui-même son score. Otelo Saraiva de Carvalho a mené, à l'inverse, une campagne ardente, multipliant les meetings dans les quartiers ouvriers de Lisbonne et du sud, où l'esprit révolutionnaire restait vivace. Son résultat, sans le porter au second tour, confirme l'existence d'un courant radical durable.
Le pays qu'Eanes va présider sort affaibli de deux années de bouleversements. La décolonisation précipitée a ramené en métropole des centaines de milliers de Portugais des anciennes colonies d'Afrique, les retornados, qu'il faut loger et employer. L'économie souffre de l'inflation, de la fuite des capitaux et d'une production désorganisée par les nationalisations et les occupations de terres de l'année précédente, en particulier dans l'Alentejo agricole. Le chômage progresse. Le nouveau président devra arbitrer entre les forces qui veulent prolonger les acquis sociaux de la révolution et celles qui jugent urgent de rétablir la confiance des investisseurs et des partenaires étrangers.
Le rôle qui attend Eanes est lui-même particulier. La Constitution confie au président des pouvoirs étendus, notamment la fonction de chef des armées et le soin de veiller au respect des institutions, dans un système où le Conseil de la révolution, organe militaire, conserve une tutelle sur la vie politique. Le général aura donc à concilier l'autorité que lui confère son élection populaire avec le poids encore considérable de l'armée dans les affaires du pays. La transition vers une démocratie pleinement civile n'est pas achevée.
Dans les rues de Lisbonne, la soirée a été calme. Pas de foule en liesse comparable à celle qui avait célébré la chute de la dictature en 1974, mais le sentiment d'une étape franchie. Eanes prendra ses fonctions dans les prochaines semaines. Sa première tâche sera de nommer formellement Mário Soares à la tête du gouvernement et de laisser le pouvoir civil s'installer. Le Portugal a mis deux ans à passer de la révolution aux urnes. Il lui reste à prouver qu'il sait y rester.