Paris, 30 juin 2024, 20 heures. À l'instant où les estimations s'affichent sur les plateaux de télévision, un seuil est franchi dans la vie politique française : pour la première fois, le Rassemblement national arrive en tête d'un premier tour de législatives à l'échelle nationale. Le parti de Marine Le Pen et de Jordan Bardella recueille 29,25 % des suffrages, devant l'alliance des gauches réunies sous la bannière du Nouveau Front populaire, à 27,99 %. La coalition présidentielle Ensemble, troisième, tombe à 20,04 %.
Le scrutin n'aurait pas dû avoir lieu. Il découle d'un coup de théâtre signé Emmanuel Macron. Au soir des élections européennes du 9 juin, où sa liste avait été nettement devancée par celle du Rassemblement national, le chef de l'État a annoncé la dissolution de l'Assemblée nationale, prenant de court jusqu'à ses propres ministres. Trois semaines de campagne éclair ont suivi, les plus brèves de la Cinquième République, dans une atmosphère de fébrilité que les responsables de tous les camps reconnaissent à mots couverts.
Les chiffres de la participation disent l'ampleur de la mobilisation. Avec 66,71 % de votants, la France a renoué avec des taux que les législatives n'avaient plus connus depuis 1997. L'abstention, qui avait atteint 52,49 % au premier tour de 2022, recule de près de vingt points. Le sursaut traverse les générations et les territoires. Dans les bureaux de vote, on a fait la queue dimanche après-midi comme on ne l'avait pas fait depuis longtemps pour désigner des députés.
La carte qui se dessine annonce un second tour d'une rare complexité. Soixante-seize députés sont d'ores et déjà élus dès le premier tour, contre cinq il y a deux ans. Plus de cinq cents circonscriptions restent en ballottage, et la forte participation y multiplie les triangulaires, ces duels à trois où le parti arrivé en tête peut l'emporter sans majorité absolue. C'est sur ces configurations que va se jouer la possibilité, pour le Rassemblement national, d'obtenir ou non la majorité absolue des 289 sièges qui ouvrirait à Jordan Bardella les portes de Matignon.
Les réactions ne se sont pas fait attendre. Jean-Luc Mélenchon, figure de La France insoumise, a appelé sans détour au retrait des candidats de gauche arrivés en troisième position pour faire barrage au Rassemblement national. Du côté de la majorité présidentielle, le Premier ministre Gabriel Attal a tenu un discours dans la même veine, déclarant que pas une voix ne devait aller au parti de Marine Le Pen. La consigne du désistement, héritée du « front républicain » des scrutins précédents, est relancée dans l'urgence. Mais cette fois, la mécanique se grippe par endroits, certaines voix de la majorité refusant de renvoyer dos à dos l'extrême droite et la gauche radicale.
Le Rassemblement national, lui, savoure une avance inédite tout en mesurant le chemin qui reste. Marine Le Pen a salué un effacement du bloc macroniste et appelé les Français à lui donner, au second tour, une majorité « claire et absolue ». Jordan Bardella, à vingt-huit ans, se présente déjà en Premier ministre en puissance, à condition que les électeurs lèvent l'obstacle des reports de voix. Car l'arithmétique du second tour reste imprévisible. Arriver en tête le 30 juin ne garantit pas de gouverner le 7 juillet.
Pour saisir le moment, il faut se souvenir d'où vient ce parti. Pendant des décennies, le Front national puis le Rassemblement national se sont heurtés à un mur, celui d'un électorat prêt à tout pour les écarter du pouvoir. La présidentielle de 2002, puis celle de 2017 et de 2022, avaient vu cette digue tenir. Ce premier tour de législatives montre une France où la digue s'est, à tout le moins, abaissée. Le vote protestataire d'hier est devenu une force de gouvernement potentielle, à une marche du pouvoir réel.
Dans les états-majors, la nuit a été consacrée aux calculs. Avant mardi soir, date limite de dépôt des candidatures, chaque parti doit décider, circonscription par circonscription, s'il maintient ou retire ses candidats arrivés troisièmes. Plusieurs centaines de désistements sont attendus. De leur ampleur dépendra largement le visage de la prochaine Assemblée.
La géographie du vote confirme une recomposition entamée de longue date. Le Rassemblement national progresse dans les territoires ruraux et périurbains, dans le nord et l'est industriels comme dans le pourtour méditerranéen, là où le sentiment de déclassement et la défiance envers Paris se conjuguent. La gauche tient les grandes métropoles et leurs banlieues populaires. La majorité présidentielle, prise en étau, se replie sur quelques bastions urbains et le vote des plus âgés. Entre ces trois blocs, l'espace du compromis paraît étroit, et c'est précisément ce que redoutent ceux qui s'inquiètent de la gouvernabilité du pays au lendemain du second tour.
Les marchés financiers ont, eux aussi, scruté les résultats. L'incertitude sur la couleur du prochain gouvernement, et sur sa capacité à tenir les comptes publics, pèse depuis l'annonce de la dissolution. Le mot de cohabitation, voire d'assemblée sans majorité, revient dans toutes les analyses.
Dans les permanences électorales, militants et candidats ont commencé à éplucher les chiffres circonscription par circonscription, conscients que tout se jouera au report des voix. La participation record complique les pronostics : plus d'électeurs aux urnes, c'est davantage de configurations à trois, et donc une équation que les modèles peinent à résoudre. Les instituts de sondage avancent des fourchettes larges, de la majorité absolue pour le Rassemblement national à une Assemblée morcelée sans bloc dominant. Cette incertitude nourrit une fébrilité que l'on n'avait plus ressentie à ce point dans une campagne législative.
Le second tour est fixé au dimanche 7 juillet. Entre les deux, une semaine pour des tractations parmi les plus serrées qu'ait connues le pays. À Paris ce soir, personne ne s'aventure à prédire qui dirigera la France dans dix jours.