L'Allemagne occupe le milieu géographique du continent et, depuis longtemps, son centre de gravité économique. Près de quatre-vingt-quatre millions d'habitants, neuf pays frontaliers, un produit intérieur brut qui fait du pays la première économie européenne et la troisième mondiale : aucune décision majeure ne se prend à Bruxelles ou à Francfort sans que Berlin ne pèse. Cette centralité est à la fois une force et un fardeau. Elle a fait de l'Allemagne le moteur de la construction européenne, mais elle l'expose aussi, la première, à chaque secousse qui traverse le continent.
La géographie allemande est celle d'un carrefour sans frontières naturelles fortes. À l'ouest, le Rhin trace un axe vital qui relie les ports de la mer du Nord à la Suisse, charriant le commerce d'une bonne partie de l'Europe occidentale. Au nord s'étendent les plaines basses ouvertes sur la mer Baltique et la mer du Nord. Au sud, le relief s'élève vers les contreforts alpins et la forêt de Bavière. Entre les deux, un pays de moyennes montagnes, de bassins industriels et de fleuves navigables que des siècles d'aménagement ont transformés en réseau logistique.
Cette absence de barrières a façonné l'histoire allemande autant que sa prospérité. Sans Pyrénées ni Manche pour la protéger, l'Allemagne a longtemps été un espace traversé par les armées et morcelé en principautés. Le même réseau de fleuves et de routes qui exposait le territoire aux invasions en a fait, en temps de paix, l'atelier du continent. La Ruhr, autour de villes comme Essen et Dortmund, a fourni le charbon et l'acier de l'industrialisation. Aujourd'hui encore, la puissance allemande repose sur un tissu d'entreprises moyennes, le Mittelstand, souvent familiales, souvent spécialisées dans des niches techniques, dispersées sur tout le territoire plutôt que concentrées dans une seule métropole.
L'histoire récente de l'Allemagne se lit comme une succession de reconstructions. L'unité nationale n'a été réalisée qu'en 1871, sous l'impulsion de la Prusse de Bismarck, bien après celle de la France ou de l'Espagne. Ce jeune État a connu en moins d'un siècle deux guerres mondiales, l'effondrement de la République de Weimar, la dictature nazie et la Shoah, puis la défaite totale de 1945. Le pays sort de la guerre détruit, occupé et coupé en deux.
La partition incarne pendant quarante ans la fracture du continent. À l'ouest, la République fédérale, ancrée dans l'Alliance atlantique et la Communauté européenne, connaît le « miracle économique ». À l'est, la République démocratique allemande vit sous tutelle soviétique, séparée de l'autre Allemagne par un mur érigé à Berlin en 1961. La chute de ce mur, en novembre 1989, ouvre la voie à la réunification de 1990, événement fondateur qui replace l'Allemagne au cœur du jeu européen. Cet héritage explique deux constantes de la politique allemande contemporaines : une méfiance profonde envers les extrêmes et un attachement à la stabilité monétaire et budgétaire, mémoire des traumatismes du vingtième siècle.
L'Allemagne est une République fédérale parlementaire. Le pouvoir y est partagé entre l'État fédéral et seize Länder dotés de larges compétences en matière d'éducation, de police et de culture. Le chef du gouvernement, le chancelier, est élu par le Bundestag, la chambre issue du suffrage universel, tandis que le président de la République exerce une fonction surtout représentative. Le mode de scrutin, mêlant vote nominal et représentation proportionnelle, conduit presque toujours à des coalitions. Gouverner en Allemagne, c'est négocier.
Cette mécanique du compromis traverse une période de tension. Friedrich Merz, dirigeant de l'Union chrétienne-démocrate, a été élu chancelier par le Bundestag le 6 mai 2025, au terme d'une journée parlementaire éprouvante qui a vu son investiture échouer au premier tour avant d'être acquise au second. Il dirige une « grande coalition » associant son camp conservateur, la CDU et son alliée bavaroise la CSU, au Parti social-démocrate. Cet attelage, classique dans l'histoire récente du pays, peine pourtant à convaincre. Les sondages créditent le chancelier d'une popularité faible et son gouvernement avance sans état de grâce.
Le défi principal porte un nom : l'Alternative pour l'Allemagne. Le parti d'extrême droite, fort de l'électorat des Länder de l'Est et d'un discours hostile à l'immigration et à l'Union européenne, s'est installé comme une force de premier plan. En mars 2026, après des élections régionales que Merz a lui-même qualifiées de résultat « amer » pour son camp, le chancelier a réaffirmé son refus de toute coopération avec l'AfD, maintenant le « cordon sanitaire » que les partis traditionnels dressent autour d'elle. Cette ligne de fermeté a un coût politique : elle réduit l'espace des alliances possibles et accroît la dépendance des conservateurs envers les sociaux-démocrates, dont les priorités diffèrent souvent des leurs.
Les sujets qui nourrissent ce mécontentement sont connus. La transition énergétique, accélérée après l'abandon du nucléaire puis du gaz russe, pèse sur les coûts de l'industrie. Le modèle exportateur, longtemps dépendant du marché chinois et de l'énergie bon marché, montre ses limites dans un monde de tensions commerciales. Les infrastructures vieillissent, la numérisation accuse du retard et la question migratoire reste explosive. Berlin doit aussi assumer un effort de réarmement sans précédent depuis la guerre froide, sous la pression d'une menace russe que la guerre en Ukraine a rendue tangible aux frontières orientales de l'Union.
La fracture entre l'Est et l'Ouest, trois décennies après la réunification, demeure une clé de lecture de ces difficultés. Les Länder de l'ancienne République démocratique restent en moyenne moins peuplés, moins riches et plus vieillissants que ceux de l'Ouest, malgré des transferts financiers considérables. C'est là que l'AfD réalise ses meilleurs scores, dans des régions où le sentiment d'avoir été relégués depuis 1990 nourrit une défiance envers les partis de gouvernement et les institutions de Berlin. Comprendre la politique allemande contemporaine suppose de saisir cette géographie du ressentiment, qui se superpose à la carte économique du pays et que les réformes successives n'ont pas effacée. L'industrie automobile, fleuron national employant des centaines de milliers de personnes, concentre à elle seule ces inquiétudes : confrontée à la concurrence chinoise sur les véhicules électriques, elle symbolise les doutes d'un pays qui se demande si son modèle a encore de l'avenir.
L'Allemagne se trouve ainsi face à un paradoxe. Sa puissance économique et sa position centrale en font l'acteur sans lequel rien d'européen ne se décide, mais cette même centralité la rend comptable des difficultés du continent. La France attend de Berlin un partenaire pour relancer le projet européen, l'Europe de l'Est y voit le garant de sa sécurité, et les marchés guettent ses choix budgétaires. Chaque hésitation allemande se propage à l'échelle du continent.
Friedrich Merz a promis une Allemagne plus affirmée, capable de peser sur la scène internationale autant que sur ses propres réformes intérieures. Reste à savoir si une coalition fragile, confrontée à une opposition radicale en pleine ascension, lui en laissera les moyens. Le prochain rendez-vous électoral d'envergure se profile déjà, et personne, à Berlin, ne tient pour acquis que la grande coalition tiendra jusqu'à son terme.