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MEMOIRE D URNES

1 juillet 2018 : À Mexico, AMLO balaie le vieux système à sa troisième tentative

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

Mexico, 1er juillet 2018, peu après 20 heures. Les bureaux de vote viennent à peine de fermer que la messe est dite. En deux heures, trois des principaux adversaires d'Andrés Manuel López Obrador ont reconnu leur défaite. Sur le Zócalo, l'immense place centrale de la capitale, des dizaines de milliers de personnes laissent éclater une joie longtemps contenue. L'homme que le Mexique appelle par ses initiales, AMLO, devient président à sa troisième candidature, après avoir échoué de justesse en 2006 et plus nettement en 2012.

Le décompte officiel confirmera l'ampleur du raz-de-marée. López Obrador recueille 53,3 % des voix, score sans équivalent depuis des décennies. Ricardo Anaya, candidat d'une coalition menée par le Parti action nationale, plafonne à 22,3 %. José Antonio Meade, porté par le Parti révolutionnaire institutionnel au pouvoir, s'effondre à 16,4 %. L'indépendant Jaime Rodríguez, surnommé El Bronco, complète le tableau avec 5,4 %. C'est la première fois depuis 1988 qu'un candidat franchit la barre de la majorité absolue, et la première fois depuis la Révolution mexicaine qu'un président n'est issu ni du PRI ni du PAN.

La portée du résultat dépasse les chiffres. Le Parti révolutionnaire institutionnel a gouverné le Mexique sans interruption pendant soixante et onze ans, jusqu'en 2000, avant de revenir au pouvoir en 2012 avec Enrique Peña Nieto. Sa déroute marque la fin d'un cycle. Les Mexicains ont sanctionné un système qu'ils jugent corrompu, incapable de juguler la violence et sourd à la misère d'une partie du pays. López Obrador, ancien maire de Mexico, a fait campagne sur ce rejet, promettant de balayer ce qu'il nomme la « mafia du pouvoir » et de placer les pauvres au centre de l'action publique.

La campagne s'est déroulée dans le sang. Plus d'une centaine d'hommes et de femmes politiques, dont de nombreux candidats à des mandats locaux, ont été assassinés au cours des mois précédant le scrutin, faisant de cette consultation l'une des plus meurtrières de l'histoire récente du pays. Cette violence, attribuée pour partie aux cartels qui cherchent à verrouiller les municipalités, a pesé sur le vote autant que les affaires de détournement de fonds publics qui ont émaillé le quinquennat sortant. Sécurité et corruption ont dominé le débat, reléguant presque au second plan les questions économiques.

Les adversaires de López Obrador agitaient depuis des semaines le spectre d'un virage à la vénézuélienne, comparant le tribun de gauche aux dirigeants chavistes. L'intéressé s'est employé à rassurer. Il a promis de respecter l'indépendance de la banque centrale, de tenir les comptes publics et de ne pas remettre en cause la réforme énergétique qui a ouvert le secteur pétrolier aux capitaux privés. Le soir de sa victoire, il a tendu la main aux milieux d'affaires comme aux marchés, conscient que la confiance du peso dépend de ses premiers gestes.

La relation avec Washington pèsera lourd sur le mandat qui s'ouvre. Le président américain Donald Trump a fait du mur frontalier et de la renégociation de l'accord de libre-échange nord-américain les marqueurs de sa politique mexicaine. Les deux hommes que tout semble opposer vont devoir traiter ensemble. Dès l'annonce des résultats, Donald Trump a adressé ses félicitations à López Obrador et dit espérer travailler avec lui. Le ton, pour l'heure, est à la courtoisie.

La transition s'annonce longue. Selon le calendrier mexicain, le président élu ne prendra ses fonctions que le 1er décembre, laissant cinq mois à Enrique Peña Nieto pour expédier les affaires courantes. Cinq mois aussi pour que la coalition Morena, le mouvement créé de toutes pièces par López Obrador il y a quelques années, mette en place une équipe et précise un programme dont les contours financiers restent flous. Le mouvement, qui paraît également en position de force au Congrès, disposerait d'une marge de manœuvre rare pour un président mexicain.

Le scrutin ne désignait pas que le président. Les Mexicains renouvelaient aussi le Congrès et de nombreux postes locaux, dans ce qui constitue le plus vaste exercice électoral de l'histoire du pays. La vague Morena y déferle également, plaçant la coalition de López Obrador en position d'arbitre, sinon de maître, des deux chambres. Cette concentration de pouvoir, rare au Mexique depuis la fin de l'ère du parti unique, inquiète déjà ceux qui redoutent un affaiblissement des contre-pouvoirs, et rassure ceux qui voient enfin une majorité capable d'agir.

Sur le Zócalo, dans la nuit, les partisans scandaient son nom sous les drapeaux marron et or de Morena. Beaucoup avaient voté pour lui à chacune de ses trois tentatives. López Obrador, soixante-quatre ans, leur a promis de ne pas les trahir, dans un discours où il a martelé que les changements seraient profonds mais ordonnés.

Le style de l'homme tranche avec celui de ses prédécesseurs. Réputé pour sa frugalité, il a promis de réduire le train de vie de la présidence, de renoncer à l'avion officiel et de baisser les salaires des hauts fonctionnaires. Ses détracteurs y voient de la démagogie, ses partisans la preuve d'une rupture sincère avec une caste politique enrichie. Cette mise en scène de la sobriété sera scrutée dès les premiers mois, car elle engage la crédibilité d'un président qui a fait de l'exemplarité le cœur de son discours.

Reste à transformer l'essai. Le président élu hérite d'un pays gangrené par les homicides, d'une économie dépendante de son voisin du nord et d'attentes populaires immenses. Sa marge de manœuvre budgétaire est étroite, ses promesses nombreuses. Le 1er décembre, quand il ceindra l'écharpe présidentielle, l'état de grâce aura déjà commencé à se dissiper.