Mexico, 2 juillet 2006, peu avant minuit. À l'Institut fédéral électoral, le président Luis Carlos Ugalde fait une déclaration que personne n'attendait : il n'y aura pas de vainqueur ce soir. L'écart entre les deux premiers candidats est trop faible, le décompte préliminaire ne permet pas de trancher. Les Mexicains se couchent sans savoir qui dirigera leur pays. Ils ne le sauront pas avant deux mois.
Les deux hommes qui se disputent la présidence incarnent deux Mexique. Felipe Calderón, candidat du Parti action nationale, la formation conservatrice du président sortant Vicente Fox, défend la continuité économique et l'ouverture aux marchés. Andrés Manuel López Obrador, ancien maire de Mexico porté par une coalition de gauche, promet de placer les pauvres « d'abord » et a fait de la lutte contre les inégalités le cœur de sa campagne. Entre eux, la troisième figure du scrutin, Roberto Madrazo, candidat du Parti révolutionnaire institutionnel, l'ancien parti hégémonique, est distancée.
Au matin du 3 juillet, les chiffres provisoires confirment le vertige. Quelques dixièmes de point séparent Calderón d'López Obrador. Le décompte rapide, puis le comptage des actes électoraux district par district, donnent une avance minuscule au candidat conservateur, sans la rendre incontestable. Chaque camp revendique la victoire. Dans les rues de la capitale, les partisans de López Obrador refusent par avance un résultat qu'ils pressentent défavorable.
López Obrador conteste tout. Il dénonce des irrégularités, une intervention du gouvernement sortant en faveur de son rival, et réclame le recomptage de l'ensemble des bulletins, « voto por voto, casilla por casilla », voix par voix, bureau par bureau. Faute d'obtenir un recomptage total, il lance ses partisans dans la rue. Des centaines de milliers de personnes défilent sur le Paseo de la Reforma, la grande avenue de Mexico, qu'ils occupent durablement sous des tentes, paralysant le centre de la capitale pendant des semaines.
La résolution du conflit revient au Tribunal électoral fédéral, l'instance suprême chargée de valider le scrutin. Les juges ordonnent un recomptage partiel, portant sur une fraction des bureaux de vote. L'opération corrige les chiffres à la marge sans modifier l'ordre d'arrivée. Le 5 septembre, deux mois pleins après le vote, le Tribunal proclame officiellement Felipe Calderón président élu. L'écart certifié est de 0,56 point, soit un peu plus de 233 000 voix sur près de 42 millions de suffrages exprimés. Jamais une présidentielle mexicaine ne s'était jouée à si peu.
Le verdict n'éteint pas la crise, il la déplace. López Obrador refuse de le reconnaître. Devant ses partisans réunis sur le Zócalo, il se fait proclamer « président légitime » et met en place une présidence parallèle, symbolique mais bien réelle dans sa volonté de contester la légalité du nouveau pouvoir. Le Mexique entre dans l'ère Calderón avec un président élu de justesse et un adversaire qui lui dénie toute légitimité.
L'épisode laisse des traces profondes dans une démocratie encore jeune. Le pays n'a basculé hors du monopole du Parti révolutionnaire institutionnel qu'en 2000, avec l'élection de Vicente Fox. Ses institutions électorales, conçues précisément pour garantir des scrutins propres après des décennies de fraudes, se retrouvent contestées de plein fouet. Le doute semé sur le résultat de 2006 nourrira, des années durant, le récit d'une victoire volée que ses tenants n'abandonneront pas.
Au-delà des chiffres, l'affrontement a révélé une fracture sociale et géographique. Le nord industriel et les classes moyennes urbaines ont massivement voté pour Calderón. Le sud rural et pauvre, le centre populaire, ont porté López Obrador. Cette ligne de partage traverse désormais la vie publique mexicaine et ne disparaîtra pas avec la proclamation du Tribunal.
Felipe Calderón prendra ses fonctions le 1er décembre, dans des conditions que personne n'imagine sereines. Investi pour six ans, il devra gouverner sous la pression d'une opposition qui le considère comme usurpateur et d'un pays coupé en deux. Dès les premiers mois de son mandat, il fera de la lutte contre les cartels de la drogue sa priorité, déployant l'armée dans plusieurs États. Ce choix marquera son sexennat plus encore que les circonstances de son élection.
L'institution même chargée d'organiser le vote sort fragilisée de l'épreuve. L'Institut fédéral électoral, créé pour incarner l'impartialité après l'ère des fraudes, voit son président Luis Carlos Ugalde devenir la cible des deux camps, accusé d'avoir trop attendu pour le premier, d'avoir manqué de transparence pour le second. Sa décision de ne proclamer aucun vainqueur le soir du vote, prudente sur le papier, a ouvert un vide que les rumeurs et les soupçons se sont empressés de combler. La leçon ne sera pas oubliée : quelques années plus tard, le pays réformera ses règles électorales, rebaptisera son institut et resserrera l'encadrement des campagnes, dans l'espoir d'éviter qu'une élection ne se rejoue dans la rue.
Pour l'heure, en ce début juillet, le Mexique attend. Les tentes se dressent sur la Reforma, les avocats des deux camps fourbissent leurs recours, et les magistrats du Tribunal électoral savent que la stabilité du pays repose sur une décision qu'ils ne rendront qu'à l'automne. Les milieux d'affaires, eux, retiennent leur souffle. Une présidence contestée, une capitale paralysée par les manifestations, un résultat suspendu à la décision des juges : autant de facteurs qui pèsent sur le peso et sur la confiance des investisseurs. Le voisin américain observe lui aussi avec attention l'issue d'un scrutin qui décidera de l'orientation économique du deuxième partenaire commercial des États-Unis. Chacun mesure qu'un demi-point d'écart, dans un pays de cette taille, peut suffire à faire vaciller la stabilité.
Felipe Calderón a peut-être gagné. Il lui faudra encore deux mois pour qu'on le lui dise.