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UN JOUR, UN PAYS

Bhoutan : le royaume himalayen qui mesure le bonheur et mise sur l'avenir

UN JOUR, UN PAYS Source : EPOC - création IA

Niché entre les deux géants démographiques de la planète, la Chine au nord et l'Inde au sud, le Bhoutan tient sur un mouchoir de poche himalayen d'environ trente-huit mille kilomètres carrés, pour une population estimée à moins de huit cent mille habitants. Le pays n'a pas de littoral, peu de routes, et son relief impose à chaque déplacement le rythme lent des cols et des vallées. Pourtant, ce petit royaume bouddhiste a réussi un tour de force diplomatique et symbolique : se rendre célèbre non par sa puissance, qu'il n'a pas, mais par sa philosophie de gouvernement. Le Bhoutan est le pays qui a substitué le « bonheur national brut » au produit intérieur brut comme boussole officielle.


Le territoire bhoutanais se lit comme un escalier. Au sud, des plaines subtropicales humides bordent la frontière indienne. En remontant vers le nord, le relief s'élève par paliers, des collines couvertes de forêts aux hautes vallées tempérées où se concentrent les villes et l'agriculture, jusqu'aux sommets de l'Himalaya qui dépassent les sept mille mètres et marquent la frontière chinoise. Cette verticalité conditionne tout. Elle explique la dispersion de l'habitat, la difficulté des communications et une biodiversité exceptionnelle qui fait du pays l'un des rares au monde à absorber plus de carbone qu'il n'en émet.

La forêt couvre plus de soixante-dix pour cent du territoire, un seuil inscrit dans la Constitution elle-même, qui interdit de descendre sous cette barre. Les rivières dévalant des montagnes constituent la principale richesse exportable du pays : l'hydroélectricité. Vendue pour l'essentiel à l'Inde voisine, elle représente une part déterminante des recettes de l'État. Cette dépendance énergétique à un seul client illustre la situation d'un pays enclavé, dont presque tout le commerce extérieur transite par le territoire et les ports indiens. La géographie qui protège le Bhoutan de l'extérieur le rend aussi tributaire de son grand voisin.


L'histoire du Bhoutan est celle d'un isolement choisi. Unifié au dix-septième siècle par un chef religieux venu du Tibet, Ngawang Namgyal, qui dote le pays d'un système mêlant pouvoir spirituel et temporel, le royaume échappe à la colonisation directe tout en concluant des accords avec l'Empire britannique des Indes. En 1907, la maison Wangchuck fonde la monarchie héréditaire qui règne encore aujourd'hui. Le pays reste durant des décennies l'un des plus fermés de la planète : la télévision et internet n'y ont été autorisés qu'en 1999, et le tourisme demeure strictement encadré par une politique de visiteurs peu nombreux mais à forte contribution.

Cet isolement n'a pas empêché des épisodes douloureux. Dans les années 1990, des dizaines de milliers de Bhoutanais d'origine népalaise, les Lhotshampa, ont été poussés à l'exil au terme de politiques d'identité nationale qui restent une cicatrice peu évoquée du récit officiel. Le Bhoutan moderne s'est construit sur la préservation d'une culture, celle des Drukpa et de la langue dzongkha, parfois au prix de la diversité interne du royaume.


Le trait le plus singulier de la vie politique bhoutanaise tient à la manière dont la démocratie y est née. C'est le roi lui-même qui, au milieu des années 2000, a imposé à un peuple parfois réticent l'abandon de la monarchie absolue. La Constitution de 2008 instaure une monarchie constitutionnelle dotée d'un Parlement élu et d'un gouvernement responsable. Le souverain actuel, Jigme Khesar Namgyel Wangchuck, monté sur le trône en 2006, conserve un rôle d'arbitre et une popularité considérable, mais le pouvoir exécutif appartient désormais à un Premier ministre issu des urnes. Le pays organise des élections régulières et alterne déjà entre formations politiques, performance notable pour une démocratie aussi jeune.

C'est dans le cadre de cette philosophie du bonheur national brut, qui place le bien-être, la préservation de l'environnement et la culture au même rang que la croissance, que le Bhoutan tente aujourd'hui un pari économique d'une ampleur inédite. Le royaume est confronté à un défi qui menace son équilibre : le chômage des jeunes, qui touche près d'un actif de moins de vingt-cinq ans sur cinq, alimente une émigration massive vers l'Australie et le Moyen-Orient. Le pays forme une jeunesse instruite qu'il peine à retenir.


La réponse du gouvernement porte un nom devenu emblématique : la Gelephu Mindfulness City. Lancé sous l'impulsion directe du roi, ce projet vise à créer, dans la plaine du sud près de la frontière indienne, une vaste région administrative spéciale dotée de ses propres règles juridiques et fiscales, conçue pour attirer les investisseurs étrangers tout en respectant les principes du bouddhisme et du développement durable. Le plan prévoit des espaces de méditation, des centres de bien-être, des sentiers piétons et cyclables, des programmes d'éducation à la pleine conscience, le tout pensé comme un pôle économique régional ouvert sur l'Asie du Sud-Est.

Pour financer cette ambition, le Bhoutan a recouru à un instrument que peu d'États souverains assument aussi ouvertement. Le royaume, devenu l'un des rares pays à miner et détenir des cryptomonnaies à l'échelle de sa trésorerie publique, a annoncé l'allocation de jusqu'à dix mille bitcoins, soit plusieurs centaines de millions de dollars aux cours récents, pour soutenir le développement de Gelephu. Ce choix illustre la stratégie d'un pays qui cherche à transformer ses atouts immatériels, son image de sérénité et sa stabilité politique, en moteur de croissance, sans renier l'identité qui fait sa réputation. Le projet s'inscrit dans le treizième plan quinquennal, qui court jusqu'en 2029 et s'accompagne de réformes de la fonction publique et d'une réduction du nombre de ministères.


Le Bhoutan avance sur une ligne de crête, au sens propre comme au figuré. Il lui faut concilier l'ouverture économique que réclame sa jeunesse et la préservation d'un modèle culturel et environnemental qui constitue son seul véritable capital sur la scène internationale. Trop d'ouverture risquerait de diluer ce qui fait sa singularité ; trop de fermeture condamnerait sa jeunesse à l'exil.

Le royaume joue aussi une partition géopolitique délicate, coincé entre l'Inde, son protecteur et premier partenaire, et la Chine, avec laquelle il n'entretient pas de relations diplomatiques formelles mais négocie depuis des années un litige frontalier dans l'Himalaya. La création d'un grand pôle économique près de la frontière indienne n'est pas un choix neutre dans ce contexte.

La notion même de bonheur national brut, souvent réduite à l'étranger à un slogan touristique, mérite d'être prise au sérieux comme outil de gouvernement. Le Bhoutan a bâti tout un appareil de mesure, avec des enquêtes périodiques auprès de la population et une commission chargée de filtrer les projets de loi à l'aune de leur effet sur le bien-être collectif, l'environnement et la culture. Cette approche a parfois servi à justifier des décisions contestables, et ses détracteurs y voient un habillage commode pour un État qui contrôle étroitement son image. Elle a néanmoins permis au royaume de résister à la pression d'un développement à tout prix et de préserver des forêts, des traditions et un mode de vie que des pays plus riches ont sacrifiés. Le défi de Gelephu sera précisément de prouver que cette philosophie peut survivre au contact des capitaux internationaux, plutôt que d'être emportée par eux.

Le Bhoutan, qui a longtemps cultivé l'art de rester à l'écart, parie désormais sur l'ouverture pour survivre. Le succès de Gelephu dira si un petit royaume peut grandir sans cesser d'être lui-même.