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MEMOIRE D URNES

3 juillet 1996 : À Moscou, Eltsine arrache un second mandat et ferme la porte au retour communiste

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

Moscou, 3 juillet 1996. Les bureaux de vote ont fermé, et la Russie sait déjà l'essentiel : Boris Eltsine est réélu président de la Fédération de Russie. Au second tour, le sortant rassemble 54,4 % des suffrages contre 40,7 % au communiste Guennadi Ziouganov. La participation atteint 68,8 %. Pour la première fois de l'histoire du pays, un chef de l'État sortant a remis son mandat en jeu devant les électeurs et l'a emporté. L'homme qui a présidé à la fin de l'Union soviétique gouvernera six ans de plus.

Trois semaines plus tôt, rien n'était acquis. Au premier tour, le 16 juin, Boris Eltsine n'avait devancé Guennadi Ziouganov que d'un cheveu, autour de 35 % contre 32 %. Le troisième homme, le général Alexandre Lebed, avait créé la surprise en réunissant près de 15 % des voix sur un discours d'ordre et de fermeté. Entre les deux tours, Eltsine a su s'attacher cet électorat décisif en nommant Lebed à la tête du Conseil de sécurité, poste taillé pour récupérer les voix de la droite nationaliste. Le calcul a porté.

La campagne a opposé deux visions irréconciliables de l'avenir russe. Ziouganov promettait de revenir, au moins en partie, sur les privatisations brutales des années précédentes et de restaurer une part de l'héritage soviétique. Eltsine agitait le spectre d'un retour au passé, mobilisant la peur du communisme pour rassembler au-delà de son camp. Le mot d'ordre de ses partisans, martelé sur tous les supports, tenait en une formule comminatoire : voter, ou perdre. La quasi-totalité des grands médias, en particulier les chaînes de télévision contrôlées par les magnats de la finance, ont fait campagne ouvertement pour le président sortant.

Car derrière la victoire d'Eltsine, il y a un pacte. Quelques mois plus tôt, lors du forum de Davos, un cercle d'hommes d'affaires devenus immensément riches dans le chaos de la privatisation avait décidé de mettre ses moyens au service de la réélection. Ces oligarques ont financé la campagne, ouvert leurs antennes, mobilisé leurs réseaux. En retour, ils attendent de conserver et d'étendre l'empire économique qu'ils ont bâti sur les décombres de l'État soviétique. La réélection d'Eltsine scelle cette alliance entre le pouvoir politique et une poignée de fortunes nouvelles.

Le secret le mieux gardé du scrutin concerne la santé du président. Entre les deux tours, Boris Eltsine a été victime d'une grave crise cardiaque. L'information a été dissimulée à l'opinion. Pendant les derniers jours de campagne, le candidat a quasiment disparu de la scène publique, ses apparitions réduites au strict minimum, sa voix absente des meetings. Les Russes ont reconduit pour six ans un homme dont ils ignoraient qu'il venait de frôler la mort, et qui devra subir, dans les mois suivants, une lourde opération du cœur.

L'élection se tient sur fond de guerre. Depuis fin 1994, l'armée russe est embourbée en Tchétchénie, où la tentative de reprise en main de la république indépendantiste a tourné au conflit sanglant. Les pertes militaires, les destructions de Grozny, l'enlisement nourrissent le mécontentement. Eltsine, conscient que cette guerre pèse sur son bilan, a multiplié les gestes en faveur d'un règlement pendant la campagne. Le dossier reste ouvert, et il pèsera lourd sur le second mandat qui s'ouvre.

La portée du résultat dépasse les frontières russes. Les capitales occidentales, qui redoutaient un retour des communistes au Kremlin, accueillent la réélection avec un soulagement non dissimulé. Washington et les Européens voient en Eltsine le garant, fût-il imparfait, de la transition vers l'économie de marché et d'une relation apaisée avec l'Ouest. La transformation économique du pays, brutale et inégalitaire, se poursuivra donc, avec ses cohortes de nouveaux riches et son appauvrissement massif des retraités et des salariés.

Le scrutin lui-même n'a pas été exempt de zones d'ombre. Des observateurs ont relevé des irrégularités, un accès à l'antenne d'une inégalité flagrante et un usage des moyens de l'État au service du sortant qui auraient été jugés inacceptables dans une démocratie installée. Personne, pourtant, ne conteste sérieusement le sens du résultat : confrontés au choix binaire entre Eltsine et le candidat communiste, une majorité de Russes a tranché en faveur de la continuité, par adhésion pour les uns, par peur du retour en arrière pour les autres. La victoire est nette, même si les conditions dans lesquelles elle a été obtenue laisseront des traces dans la jeune vie démocratique du pays.

L'homme qui entame son second mandat est diminué. Son cœur le trahit, son pouvoir repose sur des alliances coûteuses, son pays est en guerre dans le Caucase et son économie reste convalescente. La victoire de juillet a éloigné le danger d'une restauration communiste, mais elle a aussi installé durablement aux commandes un président affaibli et des intérêts privés devenus incontournables.

Dans les rédactions occidentales comme à Moscou, on s'interroge déjà sur le prix de cette victoire. Les magnats qui ont financé la campagne attendent leur dû, et leur influence sur l'appareil d'État ne fera que croître. Le pouvoir réel, à mesure que la santé du président décline, risque de se déplacer vers son entourage, ses conseillers et ces hommes d'affaires devenus indispensables. La démocratie russe, née il y a cinq ans à peine sur les décombres de l'URSS, sort de ce scrutin sauvée d'un retour communiste mais durablement liée à une oligarchie naissante.

Guennadi Ziouganov, lui, a reconnu sa défaite sans contester les chiffres, refusant d'appeler ses partisans à la rue. Le Parti communiste reste la première force d'opposition à la Douma, mais il ne reprendra pas le Kremlin. Boris Eltsine prêtera serment pour un nouveau mandat dans les semaines à venir. Beaucoup, à Moscou, se demandent déjà s'il aura la force physique de l'achever.