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MEMOIRE D URNES

4 juillet 1945 : À Londres, Churchill quitte Downing Street, vaincu par sa propre victoire

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

Londres, 26 juillet 1945. Trois semaines après le vote, les bulletins enfin dépouillés, le verdict tombe et il a la force d'un séisme. Le Parti travailliste de Clement Attlee remporte une victoire écrasante. Winston Churchill, l'homme qui a conduit la nation à travers la guerre, est congédié par les électeurs au moment même où il s'apprêtait à savourer la paix. Dans la soirée, il se rend au palais de Buckingham pour remettre sa démission au roi George VI. Clement Attlee lui succède aussitôt comme Premier ministre.

Les chiffres ne souffrent aucune contestation. Les travaillistes recueillent 47,7 % des suffrages et 393 sièges à la Chambre des communes, contre 197 aux conservateurs. La majorité d'Attlee atteint 146 sièges, un raz-de-marée sans précédent pour un parti qui n'avait jamais disposé d'une majorité absolue à Westminster. La carte électorale du Royaume-Uni vire au rouge, des bassins industriels du Nord aux faubourgs de Londres, emportant des circonscriptions que les conservateurs tenaient pour acquises.

Le décalage entre le scrutin et son résultat tient à la guerre. Les Britanniques ont voté le 5 juillet, mais le dépouillement a été repoussé de trois semaines pour permettre l'acheminement et le décompte des bulletins des soldats stationnés à l'étranger, du désert d'Afrique aux jungles d'Asie. Ces millions d'hommes encore sous l'uniforme ont voté en masse, et leur suffrage a pesé. Beaucoup d'entre eux, qui se souvenaient du chômage et de la misère des années trente, n'entendaient pas rentrer dans le pays qu'ils avaient quitté.

C'est là que se loge le paradoxe de ce 26 juillet. Winston Churchill demeure une figure adulée. Son courage durant le Blitz, sa voix qui a tenu le pays debout face à l'Allemagne nazie, sa stature de vainqueur lui valent une popularité personnelle intacte. Les électeurs n'ont pas voté contre l'homme de guerre. Ils ont voté contre le parti qu'il incarnait et contre le monde d'avant que ce parti représentait à leurs yeux. Le héros du conflit a été remercié pour la victoire et écarté pour la reconstruction.

La campagne avait pourtant donné un avertissement. En juin, lors d'une allocution radiophonique, Churchill avait affirmé qu'un gouvernement travailliste devrait recourir à « une forme de Gestapo » pour appliquer son programme. La comparaison, visant des hommes qui venaient de siéger à ses côtés dans le cabinet de guerre, avait choqué jusque dans son propre camp. Clement Attlee, son vice-Premier ministre pendant le conflit, avait répondu avec un calme appuyé, et l'attaque s'était retournée contre son auteur.

Au fond, c'est un projet de société qui a triomphé. Les travaillistes ont fait campagne sur la promesse d'un État qui protège du berceau à la tombe. Le rapport rédigé pendant la guerre par l'économiste William Beveridge, qui esquissait un système de sécurité sociale universel, est devenu leur feuille de route. Attlee promet la création d'un service national de santé gratuit, la nationalisation des mines, du rail et des industries de base, un vaste programme de logement pour reloger une population dont des villes entières ont été éventrées par les bombardements. À une nation épuisée mais déterminée, le Labour a offert l'espoir d'un recommencement.

La nouvelle bouleverse aussi l'échiquier international, et au plus mauvais moment. À Potsdam, dans la banlieue de Berlin vaincue, Churchill négociait avec le président américain Harry Truman et le dirigeant soviétique Joseph Staline le sort de l'Europe d'après-guerre. Le voilà rappelé à Londres pour apprendre sa défaite. Clement Attlee, qui l'accompagnait déjà aux pourparlers, repartira pour Potsdam dans les jours qui viennent, cette fois en chef du gouvernement britannique. Staline, dit-on, s'étonne qu'une démocratie puisse changer de dirigeant en pleine conférence décisive.

Le contraste saisit les chancelleries étrangères. Au sommet de sa gloire, fort d'une victoire militaire totale, un dirigeant peut être congédié par son peuple du jour au lendemain, sans coup d'État ni crise, par le simple effet du bulletin de vote. La démocratie britannique vient d'administrer une leçon que beaucoup, sur le continent, peinent à comprendre.

La victoire travailliste doit beaucoup à l'expérience même de la guerre. Pendant cinq ans, l'État a tout organisé, le rationnement, la production, la mobilisation, montrant qu'une économie pouvait être dirigée pour un objectif commun. Cette démonstration a nourri la conviction qu'un pouvoir résolu pouvait, en temps de paix, vaincre le chômage et la pauvreté comme il avait vaincu l'ennemi. Les conservateurs, associés dans la mémoire collective aux années de crise et à la politique d'apaisement des années trente, n'ont pas su répondre à cette aspiration. Attlee et les siens, eux, avaient siégé au gouvernement de guerre et y avaient géré le front intérieur, ce qui leur conférait une crédibilité que les électeurs ont récompensée.

Clement Attlee, soixante-deux ans, juriste discret au verbe rare, hérite d'un pays exsangue. Le Trésor est vide, la dette colossale, le rationnement toujours en vigueur, des villes à reconstruire et un empire qui commence à craquer, à commencer par les Indes. Sa majorité lui donne les moyens d'agir, mais l'ampleur de la tâche défie l'imagination.

La passation se fait dans la sobriété qu'impose l'époque. Pas de transition étalée sur des semaines : le système britannique veut qu'un Premier ministre battu quitte ses fonctions le jour même. Attlee forme son gouvernement dans la foulée, appelant à ses côtés des figures du mouvement travailliste qui vont marquer la décennie, parmi lesquelles Ernest Bevin aux Affaires étrangères et Aneurin Bevan, futur artisan du service national de santé. En quelques heures, le pays change de cap sans qu'un seul coup de feu soit tiré ni qu'une institution vacille.

Devant le 10 Downing Street, ce soir, Churchill a salué les caméras avant de céder la place. Il avait dit, au lendemain du scrutin, que le peuple britannique avait le droit de choisir ceux qui le gouverneraient. Le peuple a choisi. Il a choisi de ne pas le garder.