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UN JOUR, UN PAYS

Indonésie : l'archipel-continent qui veut peser à sa mesure

UN JOUR, UN PAYS Source : EPOC - création IA

Aucun pays au monde n'est aussi étendu sur l'eau. L'Indonésie aligne quelque dix-sept mille îles sur près de cinq mille kilomètres d'est en ouest, soit la distance qui sépare Londres de Téhéran. Avec plus de deux cent quatre-vingts millions d'habitants, c'est le quatrième pays le plus peuplé de la planète et la première nation musulmane par sa démographie. Cet ensemble, qui chevauche l'équateur et trois fuseaux horaires, constitue moins un État qu'un continent maritime tenu par une idée : faire tenir ensemble une diversité humaine et géographique sans équivalent. La devise nationale le dit en vieux javanais, « l'unité dans la diversité ». Tout, dans la vie indonésienne, découle de ce défi.


L'archipel s'étire le long de la « ceinture de feu » du Pacifique, à la jonction de plusieurs plaques tectoniques. Cette position lui vaut une densité de volcans actifs parmi les plus fortes du globe, des séismes fréquents et le risque permanent de tsunamis, dont celui de décembre 2004 reste la plus meurtrière des catastrophes récentes. La même activité géologique a doté le pays de sols volcaniques fertiles, qui ont permis à Java de devenir l'une des terres les plus densément peuplées de la planète, et d'un sous-sol riche en minerais.

Cette richesse oriente aujourd'hui la stratégie nationale. L'Indonésie détient une part majeure des réserves mondiales de nickel, métal devenu stratégique pour les batteries et la transition énergétique, et compte parmi les premiers producteurs mondiaux d'huile de palme et de charbon. La dispersion insulaire, elle, demeure le défi structurel du pays : relier Sumatra, Java, Bornéo, Sulawesi et la Papouasie suppose un effort logistique colossal, que les gouvernements successifs tentent de combler par des infrastructures. C'est aussi pour rééquilibrer un développement trop concentré sur Java que les autorités ont engagé le transfert de la capitale, de Jakarta, métropole surpeuplée et menacée par la montée des eaux, vers Nusantara, une ville nouvelle bâtie dans la jungle de Bornéo.


L'unité de l'archipel est une construction récente. Avant la colonisation, ces îles abritaient des royaumes hindous, bouddhistes puis musulmans, des sultanats marchands et des sociétés sans État. C'est la domination néerlandaise, étendue progressivement à partir du dix-septième siècle autour du commerce des épices, qui a dessiné les contours du territoire actuel. Les Pays-Bas firent des Indes orientales le joyau de leur empire, en exploitant des cultures imposées qui ont marqué durablement les mémoires.

L'indépendance se proclame dans la foulée de l'occupation japonaise, le 17 août 1945, sous l'impulsion de Sukarno, premier président et figure tutélaire du nationalisme indonésien. Il faut une guerre de plusieurs années pour que les Pays-Bas reconnaissent la souveraineté du nouvel État. Sukarno forge l'idéologie d'État, le Pancasila, qui fonde l'unité nationale sur cinq principes dont la croyance en un Dieu unique et la justice sociale, sans imposer de religion d'État malgré la majorité musulmane. Son successeur, le général Suharto, installe à partir de 1966 un régime autoritaire de trois décennies, l'« Ordre nouveau », qui apporte la croissance mais étouffe les libertés et se signale par une corruption massive. Sa chute, en 1998, sur fond de crise financière asiatique, ouvre l'ère de la « Reformasi », la démocratisation.


En moins de trente ans, l'Indonésie est devenue la troisième démocratie du monde par sa population. Le pays élit son président au suffrage universel direct, décentralise le pouvoir vers les régions et organise des scrutins parmi les plus vastes de la planète, où des millions de bureaux de vote ouvrent le même jour à travers l'archipel. Cette vitalité électorale coexiste avec des fragilités persistantes : corruption endémique, influence durable de l'armée, tensions autour de la place de l'islam et revendications séparatistes, notamment en Papouasie.

La présidence incarne aujourd'hui ces ambivalences. Prabowo Subianto, ancien général et gendre de Suharto, longtemps tenu à distance du pouvoir en raison de son passé sous le régime autoritaire, a remporté l'élection présidentielle et dirige le pays depuis octobre 2024. Sa popularité est forte : des sondages du printemps 2026 lui accordaient une approbation supérieure à soixante-dix pour cent. Il met en avant un agenda nationaliste centré sur la souveraineté économique et la valorisation des ressources nationales. Le président a ainsi annoncé la centralisation des exportations de matières premières stratégiques, à commencer par le charbon, l'huile de palme et les ferroalliages, et confié l'exécution de cette politique à des entités placées sous son contrôle direct.


L'outil central de cette stratégie est le fonds souverain Danantara, dont le mandat s'est élargi rapidement pour devenir le bras financier de l'agenda présidentiel. En concentrant la gestion d'actifs publics considérables et en pilotant les grands projets industriels, Danantara doit permettre à l'Indonésie de capter davantage de valeur sur ses propres ressources, plutôt que d'exporter des matières brutes transformées ailleurs. Cette logique d'interdiction des exportations à l'état brut, déjà appliquée au nickel pour forcer l'implantation d'usines sur le sol national, a porté ses fruits mais inquiète certains partenaires commerciaux et soulève des interrogations sur la concentration du pouvoir économique entre les mains de l'exécutif.

Sur la scène internationale, Prabowo entend faire de l'Indonésie une puissance qui compte. Le pays a rejoint le groupe des grandes économies émergentes, multiplie les partenariats et cultive une diplomatie de non-alignement héritée de Sukarno, refusant de choisir entre Washington et Pékin tout en dialoguant avec les deux. Cette ambition s'est traduite par un déplacement remarqué : début juin 2026, Prabowo Subianto a été reçu en visite d'État en France, accueilli à l'Élysée par Emmanuel Macron, signe de l'intérêt croissant de l'Europe pour un partenaire stratégique d'Asie du Sud-Est.

La place de l'islam dans la vie publique constitue l'autre grande variable de cette trajectoire. L'Indonésie a longtemps incarné un islam pluriel et tolérant, porté par de grandes organisations de masse comme la Nahdlatul Ulama et la Muhammadiyah, qui comptent des dizaines de millions de membres et jouent un rôle social et éducatif considérable. Le pays n'est pas un État islamique : le Pancasila garantit la coexistence de six religions officiellement reconnues. Mais une poussée conservatrice s'observe depuis une vingtaine d'années, visible dans certaines législations régionales et dans la pression exercée sur les minorités. La capacité de l'Indonésie à maintenir son modèle de pluralisme religieux, dans un contexte où l'identité musulmane se politise, pèsera autant sur sa stabilité que ses choix économiques. La région d'Aceh, à la pointe de Sumatra, qui applique une forme de loi islamique au terme d'un accord de paix mettant fin à des décennies de conflit, illustre à elle seule la complexité de cet équilibre.


L'Indonésie avance donc avec un atout démographique et géologique considérable, mais sur une ligne étroite. La même diversité qui fait sa richesse demeure une équation politique permanente : maintenir l'unité d'un pays aux centaines de langues et de groupes ethniques, garantir une démocratie encore jeune contre la tentation de l'homme fort, et transformer la rente des matières premières en développement durable sans répéter les excès du passé.

Le transfert de la capitale vers Nusantara résume à lui seul ces tensions. Le chantier, gigantesque et coûteux, avance plus lentement que prévu, miné par les doutes des investisseurs et les questions environnementales. La nouvelle ville se veut le symbole d'une Indonésie tournée vers l'avenir et rééquilibrée. Pour l'heure, Jakarta continue de s'enfoncer dans le sol et la mer, pendant que l'archipel, vaste comme un continent, cherche encore le centre qui le tiendra.