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ALBANIE - ANNIVERSAIRE

Edi Rama, le peintre devenu recordman de la politique albanaise

ALBANIE - ANNIVERSAIRE Source : Facebook du PM

Edi Rama fête aujourd'hui ses 62 ans. Né le 4 juillet 1964 à Tirana, la capitale albanaise, l'homme qui souffle ses bougies ce jour est devenu, au fil des années, une figure incontournable des Balkans occidentaux. Premier ministre depuis 2013, reconduit par le Parlement pour un quatrième mandat consécutif, il détient un record dans l'histoire politique de son pays: aucun chef de gouvernement albanais avant lui n'avait gagné quatre fois de suite. Mais cet anniversaire le surprend dans une période agitée, secouée par des manifestations et des appels à sa démission.

Rien ne prédestinait ce colosse de près de deux mètres à régner si longtemps sur la vie publique albanaise. Avant la politique, Edi Rama fut peintre, artiste reconnu, professeur à l'Académie des beaux-arts de Tirana. Cette sensibilité esthétique ne l'a jamais quitté et imprègne encore son style de gouvernance, fait de gestes spectaculaires et de communication soignée. Quand il devient maire de Tirana en 2000, il marque les esprits en faisant repeindre les façades grises de la capitale, héritées de la dictature communiste d'Enver Hoxha, de couleurs vives et de motifs audacieux. Le geste, moqué par certains, célébré par d'autres, devient le symbole d'une volonté de réveiller une ville et un pays longtemps figés dans le gris.

Cette décennie à la mairie de Tirana, de 2000 à 2011, forge sa réputation. Il transforme l'urbanisme, dégage les espaces publics, mène une croisade contre les constructions illégales. La presse internationale lui décerne des distinctions de meilleur maire du monde. Fort de cette notoriété, il prend en 2005 la tête du Parti socialiste albanais, qu'il préside depuis sans interruption, et qu'il refaçonne à son image.

Le pouvoir national lui échappe d'abord, puis se laisse saisir. En 2013, à la tête d'une coalition de centre-gauche, il remporte les élections législatives et devient Premier ministre. Les électeurs le reconduisent en 2017, puis en 2021, enfin en 2025, lui assurant une longévité sans équivalent. Le Parlement a confirmé sa nomination pour ce quatrième mandat par 82 voix sur les 140 de l'Assemblée nationale, majorité confortable qui consacre la domination du Parti socialiste sur la vie politique albanaise.

Le grand projet de l'ère Rama porte un nom: l'Europe. L'Albanie, candidate à l'adhésion à l'Union européenne, a engagé sous sa direction des négociations d'adhésion et entend les mener à terme dans les prochaines années. Rama s'est fait l'avocat infatigable de l'élargissement, multipliant les déplacements dans les capitales du continent pour plaider la cause des Balkans occidentaux. Le 18 juin dernier, à Berlin, il exhortait encore l'Union européenne à faire preuve du même courage stratégique que celui qui avait permis la réunification allemande, plus de trois décennies plus tôt. La formule, ambitieuse, résume sa rhétorique: présenter l'intégration de son pays comme un test de la volonté européenne.

Cette posture de réformateur proeuropéen lui a valu une stature internationale rare pour un dirigeant d'un petit pays balkanique. Hôte recherché des conférences et des sommets, il cultive l'image d'un homme d'État moderne, anglophone, à l'aise dans les enceintes diplomatiques. À l'intérieur de ses frontières, le tableau est plus contrasté. Ses adversaires lui reprochent une concentration du pouvoir, une emprise croissante sur les institutions et une tolérance limitée à la critique. La corruption, le crime organisé et l'émigration massive des jeunes Albanais restent des plaies que ses gouvernements successifs n'ont pas refermées.

L'actualité des dernières semaines a brutalement rappelé ces fragilités. Edi Rama affronte une vague de contestation déclenchée par un projet de complexe touristique sur l'île de Sazan, au large de la côte adriatique. Le projet, porté par des investisseurs étrangers parmi lesquels figure Jared Kushner, gendre du président américain Donald Trump, a provoqué des manifestations et des appels à la démission du Premier ministre. Les opposants dénoncent une braderie du patrimoine national et une opacité dans l'attribution d'un site stratégique, longtemps base militaire fermée au public. Rama, fidèle à son habitude, défend un investissement censé doper l'économie touristique du pays.

L'affaire Sazan condense les tensions qui traversent l'Albanie de Rama. D'un côté, un dirigeant qui mise sur les capitaux étrangers et l'image internationale pour arracher son pays à la pauvreté. De l'autre, une partie de l'opinion qui s'inquiète de voir le littoral et les ressources nationales cédés à des intérêts privés liés au pouvoir. Le nom de Kushner, qui a déjà investi dans plusieurs projets immobiliers de luxe dans les Balkans, cristallise les soupçons sur les connexions entre affaires et politique.

À 62 ans, Edi Rama incarne donc un paradoxe. Champion de l'intégration européenne et de la modernisation, il s'attire les louanges des chancelleries occidentales tout en suscitant, chez lui, une méfiance grandissante. Sa longévité même nourrit la lassitude d'une partie de l'électorat, qui peine à imaginer une alternance après plus d'une décennie de pouvoir socialiste. L'opposition, divisée et affaiblie, n'a pas su jusqu'ici lui opposer un projet crédible.

Ce 4 juillet, l'ancien peintre de Tirana souffle ses 62 bougies au milieu des protestations. L'Albanie, qu'il a coloriée puis dirigée, espère toujours franchir le seuil de l'Union européenne sous sa houlette. Le calendrier de l'adhésion reste incertain, suspendu autant aux réformes intérieures qu'à la volonté des Vingt-Sept. À Tirana comme à Bruxelles, une question demeure: l'homme qui a tenu si longtemps saura-t-il conclure le grand projet de sa vie avant que l'usure du pouvoir ne le rattrape.