Sur la place Syntagma, devant le Parlement grec, Yanis Varoufakis s'attendait à voir affluer cent mille personnes. Il y en eut près d'un demi-million, selon les comptes rapportés par la presse. Le ministre des Finances, sorti dans une foule décrite comme « pulsante », fut embrassé par des passants tandis que les partisans du « Non » scandaient des slogans contre l'austérité. Quelques heures plus tôt, le dimanche 5 juillet 2015, les Grecs avaient massivement rejeté le plan de sauvetage proposé par leurs créanciers. Le verdict était sans appel : 61,31 % de « Non », soit 3 558 450 voix, contre 38,69 % de « Oui », 2 245 537 voix, pour un taux de participation de 62,5 %.
Le résultat dépassait les espérances du gouvernement d'Alexis Tsipras. Le « Non » l'avait emporté dans les cinquante-six circonscriptions électorales du pays, un rejet géographiquement total des conditions présentées par la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international. Dans une allocution télévisée, alors que ses partisans envahissaient Syntagma, le Premier ministre déclara aux Grecs : « Vous avez fait un choix très courageux. » Varoufakis, lui, donna au scrutin une portée qui dépassait les frontières grecques : « Le "Non" d'aujourd'hui est un non à une zone euro qui agit comme une cage pour ses peuples. C'est un "Oui" à une zone euro qui soit une terre de prospérité pour ses peuples. »
La consultation s'était tenue dans un pays dont les banques étaient fermées. Le 28 juin, après l'échec des négociations entre le gouvernement Syriza et ses créanciers, et la décision de la BCE de ne plus relever le plafond de son aide d'urgence aux établissements grecs, le contrôle des capitaux avait été instauré. Le décret, signé par le président de la République Prokopis Pavlopoulos et par Alexis Tsipras, limitait les retraits aux distributeurs automatiques à 60 euros par jour et par carte bancaire. Les banques devaient rester closes jusqu'au 6 juillet, soit le lendemain du référendum. Les Grecs ont donc voté sur l'avenir financier de leur pays alors qu'ils faisaient la queue devant les distributeurs pour retirer quelques billets.
La décision d'organiser ce référendum, annoncée à la fin juin, avait déjà provoqué la colère des dirigeants européens. Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, avait estimé le 29 juin que « l'élan » vers un accord avait été « détruit unilatéralement par l'annonce d'un référendum et par la décision de mener une campagne pour le "non" afin de rejeter cet accord ». Le scrutin transformait une négociation budgétaire en bras de fer politique. Tsipras et Varoufakis avaient fait campagne en affirmant qu'un « Non » massif renforcerait la position d'Athènes à la table des discussions. La suite démontra le contraire.
Au soir de la victoire, les capitales européennes ne plièrent pas. La chancelière allemande Angela Merkel et le président français François Hollande convoquèrent un sommet européen et déclarèrent que la décision des Grecs devait « être respectée ». Le langage diplomatique masquait mal le durcissement à venir. Selon plusieurs comptes rendus de l'époque, l'Allemagne, la Finlande et d'autres pays adoptèrent une ligne nettement plus dure dans les pourparlers sur la dette, le référendum ayant été interprété comme le signe que la Grèce ne tiendrait pas ses engagements. Le rejet populaire des conditions ne fit pas reculer les créanciers : il les arma.
Le récit ultérieur livré par Varoufakis jeta une ombre sur la nuit de liesse de Syntagma. Selon son propre témoignage, Tsipras avait recommandé le « Non » en espérant secrètement un « Oui » qui lui aurait offert une porte de sortie, et la jubilation du Premier ministre après la victoire lui parut forcée. Quoi qu'il en soit du for intérieur des dirigeants, la trajectoire des jours suivants fut brutale. Varoufakis démissionna le lendemain du scrutin, le 6 juillet, expliquant que son départ devait faciliter les négociations avec la zone euro, certains créanciers ayant fait connaître leur souhait de ne plus l'avoir en face d'eux. Il publia un billet d'adieu célébrant le « Oxi », le « Non » grec.
Huit jours après le triomphe du « Non », Alexis Tsipras signait un accord d'un genre que les électeurs venaient de rejeter. Au terme d'un sommet marathon, dans la nuit du 12 au 13 juillet 2015, les dirigeants de la zone euro arrachèrent à Athènes les bases d'un troisième plan de sauvetage. Les termes en étaient plus sévères que ceux refusés une semaine plus tôt : nouvelles mesures d'austérité, programme de privatisations, supervision renforcée des créanciers. Juncker ne cacha pas qu'il l'avait prévu. « J'avais dit avant le référendum que la situation serait pire après le référendum, déclara-t-il lors d'une conférence de presse. Cela s'est révélé exact. » Merkel, à Bruxelles, défendit l'accord : « Les avantages l'emportent largement sur les inconvénients », affirma-t-elle, ajoutant que « le pays que nous aidons a montré une volonté et une disposition à mener des réformes ».
Le mandat populaire du 5 juillet et l'accord du 13 juillet racontent deux décisions presque inverses, prises à huit jours d'intervalle par le même gouvernement. Les Grecs avaient voté contre l'austérité à plus de 61 % ; ils en reçurent une dose plus lourde encore. Tsipras conserva le pouvoir, fit ratifier le mémorandum par un Parlement divisé, et provoqua à l'automne des élections anticipées qu'il remporta. La place Syntagma, qui avait célébré un « Non » que personne en Europe ne se résolut à entendre, redevint silencieuse.