DERNIÈRES ACTUALITÉS

UN JOUR, UN PAYS

Kulbergs, le sursis letton

UN JOUR, UN PAYS Source : EPOC - création IA

À l'aube du 28 mai 2026, le Parlement de Riga a accordé sa confiance à un nouveau gouvernement par soixante-six voix contre vingt-cinq. Deux semaines plus tôt, une série d'intrusions de drones non identifiés dans l'espace aérien letton avait fait tomber le cabinet précédent, révélant les fragilités de la défense d'un pays qui partage près de trois cents kilomètres de frontière avec la Russie. Cet épisode dit l'essentiel de la Lettonie contemporaine : une nation de moins de deux millions d'habitants dont la vie politique reste suspendue à la pression de son grand voisin oriental.

Coincée entre l'Estonie au nord et la Lituanie au sud, ouverte à l'ouest sur la mer Baltique par le golfe de Riga, la Lettonie occupe un peu plus de soixante-quatre mille kilomètres carrés de plaines basses, de forêts de pins et de tourbières. Près de la moitié du territoire est boisée, et la Daugava, fleuve né en Russie qui traverse la Biélorussie avant de se jeter dans la Baltique, structure le pays comme une colonne vertébrale. Le climat y est continental tempéré, marqué par des hivers longs et des étés frais. La capitale, Riga, concentre à elle seule, avec son agglomération, près du tiers de la population nationale. Fondée au début du treizième siècle par des marchands et des chevaliers germaniques, elle conserve une vieille ville classée au patrimoine mondial et l'un des plus riches ensembles d'architecture Art nouveau d'Europe, héritage de sa prospérité commerciale d'avant 1914.

L'histoire lettone est celle d'un carrefour disputé. Avant l'arrivée des croisés allemands, des tribus baltes et finno-ougriennes peuplaient ces terres. Du Moyen Âge à l'époque moderne, le territoire passa successivement sous la domination de l'ordre Livonien, de la Pologne-Lituanie, de la Suède, puis de l'Empire russe, qui l'annexa au dix-huitième siècle. La langue lettone, l'une des deux seules langues baltes encore vivantes avec le lituanien, survécut à ces dominations successives et devint, au dix-neuvième siècle, le ciment d'un éveil national porté par des intellectuels et des poètes.

L'indépendance fut proclamée le 18 novembre 1918, au sortir de la Première Guerre mondiale et de l'effondrement de l'Empire russe. Cette première république dura à peine plus de vingt ans. En 1940, en application du pacte germano-soviétique, l'Armée rouge occupa le pays, bientôt suivie par l'occupation allemande, puis par le retour des Soviétiques en 1944. Les déportations de masse vers la Sibérie, la russification et la collectivisation marquèrent durablement la société. La Lettonie ne recouvra sa souveraineté qu'en août 1991, à la faveur de l'effondrement de l'Union soviétique, après une « révolution chantante » où des centaines de milliers de Baltes formèrent une chaîne humaine reliant Tallinn, Riga et Vilnius.

Le pays se tourna alors résolument vers l'Occident. Il rejoignit l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord puis l'Union européenne en 2004, et adopta l'euro en 2014. Cette double appartenance n'a rien d'accessoire : elle constitue, aux yeux des dirigeants lettons, la garantie ultime de l'indépendance retrouvée. La présence de troupes alliées sur le sol national, dans le cadre du dispositif de défense avancée de l'Alliance, traduit cette inquiétude permanente, ravivée par la guerre menée par la Russie en Ukraine depuis 2022.

La question russe n'est pas seulement extérieure. Près d'un quart de la population du pays est russophone, héritage des migrations organisées à l'époque soviétique. Le statut de cette minorité, la place de la langue lettone dans l'enseignement, la question des non-citoyens issus de l'ère soviétique demeurent des sujets sensibles, que les autorités abordent désormais avec une fermeté accrue dans un contexte de défiance envers Moscou.

Le régime politique letton est parlementaire. Le président, Edgars Rink?vi?s, élu par les députés en 2023, exerce des fonctions largement représentatives, tandis que le pouvoir exécutif réel appartient au chef du gouvernement, responsable devant le Saeima, le Parlement monocaméral de cent députés. La vie politique se caractérise par un fort morcellement partisan et par des coalitions souvent instables, ce qui explique la fréquence des remaniements.

La crise du printemps 2026 en offre une illustration. La cheffe du gouvernement sortante, Evika Sili?a, avait poussé son ministre de la Défense vers la sortie, le jugeant responsable de l'incapacité du pays à repousser les incursions de drones, avant d'être elle-même contrainte de céder la place. C'est un ancien chef d'entreprise de quarante-sept ans, Andris Kulbergs, issu des rangs de l'opposition, qui a formé une coalition à quatre partis. Son mandat, présenté comme essentiellement technique, doit conduire le pays jusqu'aux élections législatives prévues en octobre. Le nouveau cabinet a maintenu à son poste la ministre des Affaires étrangères, Baiba Braze, et confié la Défense à un militaire, le colonel Raivis Melnis, signe de la priorité accordée à la sécurité.

Les axes affichés par cette coalition tiennent en quelques mots : renforcement de la défense, protection des frontières, soutien sans réserve à l'Ukraine. Sur le plan économique, la Lettonie reste une économie ouverte, tournée vers les services, le transit logistique, le bois et les technologies de l'information, mais elle demeure exposée à sa dépendance énergétique et aux soubresauts régionaux. La rupture avec les approvisionnements russes en gaz et en électricité, accélérée depuis 2022, a imposé une réorientation rapide vers les marchés nordiques et européens.

Reste un pays attachant et résilient, qui célèbre chaque été sa fête du chant et de la danse, tradition séculaire inscrite au patrimoine de l'humanité, où des dizaines de milliers de choristes en costume entonnent un répertoire transmis de génération en génération. Cette ferveur culturelle dit autant que les communiqués diplomatiques la manière dont une petite nation balte a fait de sa langue et de sa mémoire les remparts de son existence. Les législatives d'octobre diront si la parenthèse Kulbergs débouche sur une stabilité durable ou sur une nouvelle recomposition.