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MEMOIRE D URNES

8 juillet 1974 : Trudeau retrouve sa majorité : les électeurs canadiens rejettent le gel des prix de Stanfield

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

Pierre Elliott Trudeau avait transformé une proposition économique de son adversaire en numéro de magicien raté. « Zap ! Vous êtes gelés ! » lançait-il de tribune en tribune, mimant le geste d'un prestidigitateur agitant sa baguette, pour ridiculiser le projet de gel temporaire des prix et des salaires défendu par le chef progressiste-conservateur Robert Stanfield. Le 8 juillet, les électeurs canadiens lui ont donné raison. Le Parti libéral a remporté 141 des 264 sièges de la Chambre des communes, reconquérant la majorité absolue que Trudeau avait perdue moins de deux ans plus tôt et s'assurant un troisième mandat de premier ministre.

Le résultat referme une parenthèse ouverte aux élections de 1972, qui avaient laissé les libéraux à la tête d'un gouvernement minoritaire dépendant de l'appui du Nouveau Parti démocratique. Cet équilibre précaire s'est rompu le 8 mai, lorsque la Chambre a rejeté par 137 voix contre 123 le budget présenté deux jours plus tôt par le ministre des Finances John Turner. Le chef néo-démocrate David Lewis, qui soutenait jusque-là le gouvernement, avait déposé un sous-amendement condamnant la politique économique des libéraux comme insuffisante face à l'inflation. Stanfield l'avait appuyé. Les conservateurs et les néo-démocrates, alliés le temps d'un vote, ont précipité la chute du cabinet et renvoyé le pays aux urnes.

L'inflation a dominé la campagne. Les prix grimpaient à un rythme proche de 11 pour cent sur l'année, et Stanfield en avait fait son cheval de bataille. Le chef conservateur proposait un gel de quatre-vingt-dix jours sur les salaires et les prix, le temps de briser la spirale, suivi d'un encadrement temporaire. La mesure était présentée comme un remède de choc, une réponse directe à l'angoisse des ménages devant l'épicerie et la facture de chauffage.

Trudeau a refusé d'entrer sur ce terrain. Il jugeait le gel intrusif, une atteinte au droit des entreprises et des salariés de fixer leurs prix et de négocier leurs rémunérations. Plutôt que d'opposer un contre-programme détaillé, il a tourné la proposition en dérision. L'image du magicien revenait à chaque escale : Stanfield, selon lui, croyait pouvoir résoudre un problème économique d'une phrase et d'un coup de baguette. « Zap ! Vous êtes gelés ! » La formule a fait mouche, reprise par les foules et les caricaturistes, réduisant le projet conservateur à une illusion de music-hall.

Le décompte final a confirmé l'ampleur du redressement libéral. Avec 43,2 pour cent du vote populaire, le parti de Trudeau a dépassé le seuil de la majorité parlementaire. Les progressistes-conservateurs de Stanfield ont recueilli 35,4 pour cent des suffrages et 95 sièges, conservant le statut d'opposition officielle. Le parti a tenu bon dans les provinces de l'Atlantique et progressé dans l'Ouest, mais l'appui libéral en Ontario et au Québec a verrouillé la majorité. Pour Stanfield, c'est une troisième défaite consécutive face à Trudeau, après 1968 et 1972.

Le Nouveau Parti démocratique a payé cher son rôle dans la chute du gouvernement. Le parti de David Lewis a perdu un peu moins de deux points et demi de pourcentage, s'établissant à 15,4 pour cent du vote, mais a vu sa députation s'effondrer de moitié, tombant à 16 sièges. Une partie de l'électorat de gauche s'est reportée sur les libéraux, attirée par la stature de Trudeau et méfiante à l'idée d'un gouvernement conservateur. Le Crédit social a conservé 11 sièges, presque tous concentrés au Québec.

La campagne libérale ne s'est pas jouée seulement sur l'économie. Margaret Trudeau, l'épouse du premier ministre, a pris une place qu'elle n'avait pas occupée en 1972. Les organisateurs du parti la considéraient comme un atout de premier ordre et l'ont envoyée seule soutenir des candidats locaux dans des circonscriptions disputées. Devant deux mille personnes réunies à Vancouver, elle a déclaré que son mari lui avait beaucoup appris « sur l'amour » et l'a décrit comme « un type plutôt magnifique ». Elle s'est employée à corriger la réputation d'arrogance qui collait au premier ministre. « On le croit souvent très arrogant », a-t-elle dit, avant d'ajouter qu'au fil de ses années de mariage elle ne l'avait « jamais une seule fois vu se montrer arrogant ». Elle résumerait plus tard son intention : montrer non pas l'intellectuel distant que le public imaginait, mais l'homme chaleureux et passionné qu'elle disait connaître.

Cette mise en scène contrastait avec l'image cérébrale et hautaine qui avait nui aux libéraux deux ans plus tôt. Trudeau, dont la « trudeaumanie » de 1968 s'était émoussée, est apparu plus accessible, plus souple, mieux entouré. La dérision déployée contre Stanfield a fait le reste, transformant une proposition sérieuse en cible facile.

Le triomphe contient pourtant une ironie que personne, ce soir-là, ne pouvait formuler à voix haute. Le gel des prix et des salaires que Trudeau a passé l'été à ridiculiser ressemble fort au dispositif qu'il pourrait être contraint d'adopter si l'inflation continue de grimper. Le premier ministre a gagné en moquant un remède dont il a refusé de dire ce qu'il proposerait à la place. La Chambre des communes reprendra ses travaux avec une majorité libérale confortable et un chef de l'opposition affaibli par une troisième défaite. La question des prix, elle, n'a pas été réglée par un coup de baguette.