Il existe sur Terre trois États entièrement enclavés dans un seul autre pays. Le Lesotho est l'un d'eux, et le seul des trois à se trouver presque tout entier au-dessus de mille mètres d'altitude. Cerné de toutes parts par l'Afrique du Sud, ce petit royaume montagneux de quelque trente mille kilomètres carrés et de près de deux millions et demi d'habitants se distingue par une géographie qui a forgé son destin : un château d'eau austral perché sur les contreforts du Drakensberg, où l'on peut voir tomber la neige en plein hiver austral, fait rare sur le continent.
Le territoire se déploie en deux mondes. À l'ouest, les basses terres, qui culminent tout de même autour de mille cinq cents mètres, concentrent la majorité de la population, les villes et les terres cultivables. À l'est et au centre s'étendent les hauts plateaux et les montagnes du Maloti, où le mont Thabana Ntlenyana dépasse trois mille quatre cents mètres, point le plus élevé de l'Afrique australe. C'est de ces hauteurs que naît l'Orange, le plus long fleuve d'Afrique du Sud, ainsi que le Tugela. Cette ressource en eau constitue l'atout majeur du pays : à travers le vaste projet hydraulique des hautes terres, le Lesotho vend de l'eau à l'agglomération de Johannesburg et produit l'essentiel de son électricité.
L'histoire du Lesotho est indissociable d'un homme, Moshoeshoe Ier. Au début du dix-neuvième siècle, alors que les guerres et les bouleversements du Mfecane dispersaient les peuples d'Afrique australe, ce chef rassembla autour de lui des populations sotho réfugiées sur les hauteurs. Il fit de la montagne-forteresse de Thaba Bosiu un refuge imprenable et tint tête aux raids zoulous comme aux empiétements des colons boers venus du Cap. Comprenant qu'il ne pourrait résister seul à la pression des fermiers afrikaners, il sollicita en 1868 la protection de la Couronne britannique. Le pays devint le protectorat du Basutoland, ce qui lui épargna l'absorption par les républiques boers puis par l'Union sud-africaine.
Cette protection eut un prix, mais aussi une conséquence décisive : lorsque l'Afrique du Sud bascula dans l'apartheid, le Basutoland resta sous administration britannique, à l'écart du système ségrégationniste. Le pays accéda à l'indépendance le 4 octobre 1966 sous le nom de Royaume du Lesotho, conservant une monarchie constitutionnelle. Le roi y règne sans gouverner. Letsie III, monté sur le trône en 1996 après l'abdication puis la mort accidentelle de son père Moshoeshoe II, occupe une fonction essentiellement symbolique et unificatrice, gardien des traditions sotho plus qu'acteur du jeu politique.
Le pouvoir réel appartient au Premier ministre, responsable devant un Parlement bicaméral. Mais l'histoire politique du Lesotho indépendant a été chaotique, ponctuée de coups d'État, d'interventions militaires et de crises gouvernementales à répétition. L'armée a longtemps pesé sur la vie publique, et l'Afrique du Sud comme la Communauté de développement de l'Afrique australe ont dû intervenir à plusieurs reprises pour ramener le calme, notamment lors des troubles de 1998 et de la décennie 2010. L'instabilité chronique des coalitions a empêché toute action gouvernementale durable.
C'est sur ce terreau de lassitude qu'a émergé une figure inattendue. Sam Matekane, magnat du diamant et homme le plus riche du pays, a fondé son parti, la Révolution pour la prospérité, quelques mois seulement avant les élections d'octobre 2022. Promettant de rendre au Lesotho sa grandeur, de combattre la corruption et de réformer une administration jugée pléthorique et inefficace, cet entrepreneur de la mine a remporté le scrutin sans majorité absolue et a dû former une coalition pour gouverner. Investi par le roi Letsie III le 28 octobre 2022, il incarnait l'espoir d'un renouvellement porté par le monde des affaires plutôt que par la classe politique traditionnelle.
L'économie du royaume demeure cependant fragile et profondément dépendante de son unique voisin. Une part importante des recettes publiques provient de l'union douanière d'Afrique australe. Des dizaines de milliers de Basotho travaillent ou ont travaillé dans les mines sud-africaines, et leurs envois d'argent soutiennent des familles entières. L'industrie textile, tournée vers l'exportation, notamment vers le marché américain dans le cadre des accords commerciaux préférentiels, emploie une main-d'œuvre nombreuse mais reste vulnérable aux décisions tarifaires extérieures. L'agriculture de subsistance, pratiquée sur des sols érodés et soumis à la sécheresse, ne suffit pas à nourrir la population, et le pays importe l'essentiel de son alimentation.
À ces contraintes s'ajoutent des défis sociaux parmi les plus lourds du continent. Le Lesotho figure depuis des années aux premiers rangs mondiaux pour la prévalence du VIH, qui touche une fraction considérable de la population adulte et pèse sur l'espérance de vie. Le chômage des jeunes, l'émigration et les inégalités alimentent un mécontentement persistant. La manne attendue de la vente d'eau et de l'hydroélectricité, comme les revenus du diamant, n'a pas encore transformé le quotidien de la majorité.
Le royaume conserve pourtant une identité forte et singulière. La couverture de laine, le Basotho blanket, portée comme un vêtement national, le chapeau conique mokorotlo qui figure sur le drapeau, les villages accrochés aux pentes où les bergers parcourent les hauteurs à cheval composent une culture montagnarde profondément enracinée. Le sesotho et l'anglais y cohabitent comme langues officielles, et le sentiment national, forgé dans la résistance de Moshoeshoe, reste vif.
L'avenir du Lesotho se jouera sur sa capacité à convertir ses ressources en eau et son ouverture économique en développement partagé, et à rompre enfin avec le cycle d'instabilité qui a si souvent paralysé ses institutions. Pour un pays niché tout entier dans les montagnes d'un voisin géant, la souveraineté n'a jamais été une évidence, mais une conquête à renouveler.