DERNIÈRES ACTUALITÉS

UN JOUR, UN PAYS

Tanzanie : quatre-vingt-dix-huit pour cent et mille morts

UN JOUR, UN PAYS Source : EPOC - création IA

Au sommet du continent africain se dresse une montagne solitaire, couronnée de neiges malgré l'équateur tout proche. Le Kilimandjaro, point culminant de l'Afrique avec ses cinq mille huit cent quatre-vingt-quinze mètres, est devenu l'emblème de la Tanzanie, ce vaste pays d'Afrique de l'Est qui s'étend de l'océan Indien aux Grands Lacs. Sur près de neuf cent mille kilomètres carrés et avec une population qui dépasse soixante-cinq millions d'habitants, la Tanzanie abrite certains des paysages les plus célèbres du monde, mais aussi, depuis l'automne 2025, l'une des crises politiques les plus sévères de son histoire récente.

La géographie tanzanienne est d'une richesse rare. Le pays partage trois des plus grands lacs africains : le lac Victoria au nord, deuxième plus grande étendue d'eau douce du monde, le lac Tanganyika à l'ouest, parmi les plus profonds de la planète, et le lac Malawi au sud. Entre ces lacs et la côte s'étendent les hauts plateaux, la vallée du grand rift et des plaines de savane mythiques. Le parc du Serengeti, prolongé par la réserve du Masai Mara au Kenya, voit chaque année se dérouler la grande migration de millions de gnous et de zèbres, l'un des plus vastes mouvements d'animaux sauvages au monde. À proximité, le cratère du Ngorongoro forme un sanctuaire animalier unique. Au large, l'archipel de Zanzibar, baigné par l'océan Indien, ajoute à cet ensemble une dimension insulaire et un héritage swahili façonné par des siècles de commerce maritime.

C'est précisément cette côte qui a fait de la région un carrefour ancien. Bien avant la colonisation européenne, les cités-États swahili de Kilwa, de Bagamoyo et de Zanzibar prospéraient grâce au négoce de l'or, de l'ivoire, des épices et, hélas, des esclaves, dans un réseau qui reliait l'Afrique de l'Est à l'Arabie, à la Perse et à l'Inde. Le sultanat d'Oman fit longtemps de Zanzibar le cœur de son empire commercial. La langue swahilie, née de ce brassage entre bantous et marchands arabes, est aujourd'hui parlée par des dizaines de millions de personnes et constitue l'une des grandes langues véhiculaires du continent.

À la fin du dix-neuvième siècle, l'Allemagne imposa sa domination sur le continent sous le nom d'Afrique orientale allemande, avant que le territoire ne passe sous mandat britannique au lendemain de la Première Guerre mondiale, sous le nom de Tanganyika. Zanzibar, de son côté, demeura un protectorat britannique distinct. Le Tanganyika accéda à l'indépendance en 1961, suivi de Zanzibar en 1963. En 1964, après une révolution sanglante dans l'archipel, les deux entités fusionnèrent pour former la République unie de Tanzanie, dont le nom même rappelle cette union.

Cette histoire est dominée par la figure de Julius Nyerere, premier président et père de la nation. Surnommé Mwalimu, « l'instituteur » en swahili, Nyerere imposa une voie singulière, l'ujamaa, un socialisme africain fondé sur la collectivisation des villages et l'autosuffisance. L'expérience échoua sur le plan économique et appauvrit le pays, mais elle forgea un sentiment national puissant et une stabilité politique remarquable dans une région tourmentée. Nyerere parvint aussi à souder une mosaïque de plus de cent vingt groupes ethniques autour d'une langue commune, évitant les fractures communautaires qui déchirèrent d'autres pays.

Depuis le tournant des années 1990, la Tanzanie a adopté le multipartisme et amorcé une libéralisation économique. Mais un parti domine sans partage la vie politique depuis l'indépendance : le Chama Cha Mapinduzi, le Parti de la révolution, héritier du mouvement fondateur de Nyerere. Aucune alternance n'a jamais eu lieu au sommet de l'État. C'est dans ce cadre qu'il faut comprendre la trajectoire de l'actuelle présidente, Samia Suluhu Hassan, première femme à diriger le pays. Arrivée au pouvoir en 2021 à la mort de son prédécesseur John Magufuli, elle avait d'abord suscité l'espoir d'une ouverture, levant certaines restrictions et renouant le dialogue avec l'opposition.

Cet espoir s'est brisé. L'élection présidentielle d'octobre 2025 a consolidé son pouvoir avec un score officiel de près de quatre-vingt-dix-huit pour cent des voix, mais dans des conditions dénoncées de toutes parts. Le principal parti d'opposition, Chadema, a été écarté du scrutin, et son chef, Tundu Lissu, arrêté et inculpé de trahison. La mission d'observation de l'Union africaine a estimé que le scrutin ne respectait pas les normes régionales ni internationales, pointant des irrégularités et une coupure d'internet à l'échelle nationale. Les manifestations qui ont suivi ont été réprimées dans le sang : l'opposition affirme avoir documenté jusqu'à un millier de morts, et plusieurs organisations de défense des droits humains ont accusé le gouvernement d'avoir autorisé l'usage de munitions réelles contre des civils.

Le basculement a été tel qu'en janvier 2026, l'organisation Index on Censorship a désigné Samia Suluhu Hassan « tyran de l'année 2025 » à l'issue d'un vote public, en raison de l'ampleur de la répression post-électorale. De plus en plus de chercheurs et d'observateurs indépendants décrivent désormais un glissement autoritaire et un verrouillage croissant de l'espace politique. Le contraste est saisissant entre l'image internationale d'un pays accueillant, prisé des touristes et des investisseurs, et la réalité d'un pouvoir qui resserre son emprise.

L'économie, pourtant, continue de progresser à un rythme soutenu, portée par le tourisme, les mines d'or, l'agriculture et de récentes découvertes de gaz naturel au large des côtes. Le port de Dar es Salaam, principale métropole, sert de débouché maritime à plusieurs pays enclavés de l'intérieur du continent, tandis que Dodoma, désignée capitale officielle, accueille progressivement les institutions. La jeunesse, très nombreuse, aspire à des emplois et à des libertés que le système peine à offrir.

La Tanzanie avance ainsi sur une ligne de crête. Sa stabilité historique, son unité linguistique et sa nature spectaculaire en font un pilier de l'Afrique de l'Est. Mais le verrouillage politique de 2025 a entamé son crédit démocratique et laissé des plaies ouvertes. Le procès de Tundu Lissu, toujours en cours, dira jusqu'où le pouvoir entend pousser sa logique répressive.