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MEMOIRE D URNES

10 juillet 2022 : Le Japon vote dans l'ombre d'un assassinat et offre une majorité écrasante au camp de Kishida

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

Devant la sortie nord de la gare de Yamato-Saidaiji, à Nara, des passants se sont arrêtés pour prier au pied d'un amas de fleurs. Deux jours plus tôt, le 8 juillet 2022, vers 11 h 30, l'ancien Premier ministre Shinzo Abe y avait été abattu de deux coups tirés au moyen d'une arme artisanale, alors qu'il prononçait un discours en faveur d'un candidat du Parti libéral-démocrate. Le dimanche 10 juillet, les électeurs japonais se sont rendus aux urnes pour renouveler la moitié de la Chambre des conseillers, la chambre haute de la Diète. Le scrutin, déjà programmé, s'est tenu sans report, dans un pays sidéré par une violence politique qu'il croyait étrangère à sa vie publique.

Le résultat a confirmé la domination du PLD. La formation au pouvoir a remporté 63 des 125 sièges en jeu, soit plus de la moitié à elle seule. Avec les 13 sièges obtenus par son partenaire de coalition, le Komeito, le camp gouvernemental a raflé 76 sièges sur ceux soumis au vote, consolidant une confortable majorité dans une chambre qui compte 248 membres. Le Premier ministre Fumio Kishida, arrivé au pouvoir en octobre 2021, disposait désormais d'un mandat clair et d'une fenêtre politique inhabituellement large, sans élection nationale obligatoire avant trois ans.

La portée du vote dépassait toutefois la seule arithmétique de la coalition. Les partis favorables à une révision de la Constitution pacifiste imposée au Japon après la Seconde Guerre mondiale, à savoir le PLD, le Komeito, le Nippon Ishin no Kai et le Parti démocrate pour le peuple, ont obtenu ensemble 93 sièges. Ce total leur permettait de conserver la majorité des deux tiers requise pour engager la procédure parlementaire de modification de l'article 9, qui renonce à la guerre et limite les forces armées japonaises à un rôle d'autodéfense. La révision constitutionnelle figurait parmi les ambitions les plus constantes de Shinzo Abe, qui n'avait jamais réussi à la concrétiser durant ses années à la tête du gouvernement.

Le scrutin s'est déroulé dans un climat marqué par l'émotion. Kishida, qui faisait campagne à Sagae, dans la préfecture de Yamagata, lorsqu'il a appris l'attaque, avait annulé le reste de son programme et regagné Tokyo en début d'après-midi le 8 juillet. Il avait ensuite choisi de poursuivre la campagne. « Nous devons absolument défendre des élections libres et équitables, qui sont le fondement de la démocratie », avait-il déclaré. « Nous poursuivrons notre campagne électorale comme prévu, avec la ferme conviction que nous ne céderons jamais à la violence. » Lors de son dernier rassemblement de campagne, le chef du gouvernement avait répété cette ligne, affirmant refuser que la violence réduise au silence la liberté d'expression.

Le suspect, Tetsuya Yamagami, âgé de 41 ans, a été interpellé sur les lieux. L'arme saisie, longue d'environ 38 centimètres, était composée de deux tubes métalliques liés ensemble, fixés à des planches de bois et maintenus par du ruban adhésif. Selon les déclarations rapportées, l'engin avait été conçu pour projeter six plombs simultanément. Abe, touché au cou droit par un projectile suffisamment profond pour atteindre le cœur, avait été héliporté vers l'hôpital de l'université médicale de Nara, à Kashihara, où une équipe d'une vingtaine de soignants n'était pas parvenue à enrayer l'hémorragie. Le décès avait été prononcé à 17 h 03.

L'effet précis de l'assassinat sur le vote demeure difficile à isoler. La participation s'est établie à 52,05 %, en hausse par rapport aux 48,80 % de l'élection sénatoriale de 2019, mais ce chiffre reste modeste au regard des standards des grandes démocraties. Plusieurs analystes ont relevé qu'un mouvement de sympathie envers le PLD a pu peser dans les derniers jours de campagne, sans qu'on puisse en mesurer l'ampleur exacte, dès lors que les sondages de sortie des urnes annonçaient déjà une nette avance du parti avant même le drame. Les électeurs interrogés à l'extérieur des bureaux de vote ont, pour beaucoup, présenté leur déplacement comme un geste de défense de la démocratie face à une attaque contre la liberté de parole.

Abe restait, près de deux ans après son départ du pouvoir pour raisons de santé, la figure la plus influente du PLD. Premier ministre le plus longtemps en poste de l'histoire du Japon, il dirigeait encore la faction la plus puissante du parti et continuait de peser sur les orientations stratégiques de la majorité, notamment en matière de défense et de politique étrangère. Sa disparition privait Kishida d'un poids lourd interne, à la fois soutien et contrepoids, au moment précis où le Premier ministre voyait sa position renforcée par les urnes.

L'opposition est ressortie affaiblie et divisée. Le Nippon Ishin no Kai, formation de droite populiste implantée dans la région d'Osaka, a doublé son nombre de sièges pour en obtenir douze, dépassant à la représentation proportionnelle le Parti démocrate constitutionnel, principale force d'opposition. La poussée des partisans de la révision constitutionnelle ouvrait théoriquement la voie à un débat parlementaire inédit depuis des années, mais le Komeito, allié bouddhiste prudent du PLD, s'était toujours montré réservé sur toute modification de l'article 9, et aucune réforme constitutionnelle ne peut être adoptée sans un référendum national.

L'enquête sur l'assassinat a révélé par la suite que Yamagami nourrissait une rancune contre l'Église de l'Unification, à laquelle il reprochait d'avoir ruiné sa famille, et qu'il visait Abe en raison de liens supposés entre cet ancien Premier ministre et l'organisation. Ces révélations devaient déclencher un scandale durable autour des relations entre le PLD et le mouvement religieux. Le procès de Tetsuya Yamagami s'est ouvert le 28 octobre 2025 devant le tribunal de district de Nara. L'accusé y a plaidé coupable. « C'est vrai. Il n'y a aucun doute, c'est moi qui l'ai fait », a-t-il déclaré.