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MEMOIRE D URNES

11 juillet 2021 : En Bulgarie, le chanteur Slavi Trifonov devance Boïko Borissov de quinze mille voix et plonge le pays dans l'incertitude

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

« Notre proposition de gouvernement n'est ni celle de Borissov ni celle de Dogan », a écrit Slavi Trifonov dans un long message publié sur Facebook, le lendemain d'un scrutin qu'il venait de remporter sans l'avoir vraiment gagné. Animateur de télévision et chanteur populaire devenu chef de parti, Trifonov répondait aux critiques d'une classe politique stupéfaite de le voir annoncer la composition d'un cabinet avant même que les résultats définitifs ne soient connus, et sur une chaîne câblée plutôt que devant les institutions.

Le 11 juillet 2021, son mouvement « Il y a un tel peuple » (ITN) est arrivé en tête des élections législatives anticipées avec 24,08 % des suffrages, soit 657 829 voix, devant la coalition formée par Citoyens pour le développement européen de la Bulgarie (GERB) de l'ancien Premier ministre Boïko Borissov et l'Union des forces démocratiques (SDS), créditée de 23,51 %. L'écart entre les deux formations s'est résumé à environ quinze mille bulletins. Traduit en sièges, ce mince avantage a donné 65 députés à ITN et 63 à la coalition de Borissov, sur les 240 que compte l'Assemblée nationale. C'était la première fois depuis sa création en 2006 que le GERB n'arrivait pas en tête d'un scrutin législatif en Bulgarie.

Ce vote n'aurait pas dû avoir lieu. Trois mois plus tôt, les élections du 4 avril avaient déjà sanctionné le GERB, qui avait perdu sa majorité absolue sans qu'aucune force ne parvienne ensuite à constituer un gouvernement. Le système bulgare prévoit jusqu'à trois tentatives de formation d'un cabinet, confiées successivement par le président de la République au parti vainqueur, puis au deuxième, puis à une formation de son choix. Les trois mandats remis au printemps ayant échoué, le président Roumen Radev avait nommé un gouvernement d'intérim conduit par l'indépendant Stefan Yanev et convoqué de nouvelles élections.

ITN n'existait pas deux ans plus tôt. Fondé en février 2020, le parti a émergé des manifestations anti-corruption qui ont secoué le pays durant l'été 2020 et se sont prolongées jusqu'au printemps 2021, des mobilisations qui réclamaient le départ de Borissov et dénonçaient les liens entre pouvoir politique et intérêts économiques. La campagne du parti s'est largement appuyée sur la chaîne de télévision de Trifonov et sur les réseaux sociaux. Son chef, lui, est resté pratiquement invisible. Touché par le Covid-19 en avril, Slavi Trifonov n'a accordé qu'une seule interview de toute la campagne, au quotidien français Le Monde, au cours de laquelle il est apparu souffrant et a refusé d'être photographié. Il y justifiait son silence vis-à-vis des médias bulgares par l'absence, selon lui, d'une presse libre dans le pays, constat tiré de vingt-cinq années passées dans l'audiovisuel.

La progression d'ITN, qui passait de 17 % en avril à près de 24 % en juillet, soit la plus forte hausse enregistrée par une formation lors de ce scrutin, s'est largement faite aux dépens de Borissov. La période séparant les deux votes avait été marquée par de nouvelles affaires. Le ministre des Finances du gouvernement intérimaire, Assen Vassilev, avait révélé que 40 % des fonds publics consacrés aux projets d'infrastructure entre 2019 et 2021, soit 15,8 milliards de levove, environ 8 milliards d'euros, avaient été attribués sans mise en concurrence ni transparence. Le gouvernement Yanev s'était par ailleurs montré actif dans la lutte contre la fraude électorale : sur la seule première semaine de juillet, la police avait interpellé plus de 700 personnes soupçonnées d'achat de voix.

Le scrutin a confirmé une fracture générationnelle. Selon les études d'opinion, ITN a réuni 37,4 % des suffrages de la génération Z et 30,9 % des électeurs âgés de 30 à 39 ans, tandis que la coalition GERB-SDS a dominé chez les 40-69 ans et que le Parti socialiste bulgare l'a emporté chez les plus de 70 ans. Le Parti socialiste, arrivé troisième avec environ 13,4 % des voix, a perdu près de la moitié de sa part de suffrages. La coalition « Debout ! Mafia dehors ! », menée par Maya Manolova, a franchi le seuil électoral de 4 %, de même que l'alliance libérale Bulgarie démocratique et le Mouvement des droits et des libertés, parti de la minorité turque. L'élément qui a le plus pesé sur la lecture des résultats reste toutefois la participation, tombée à 42,19 %, en net recul par rapport au printemps.

L'arithmétique parlementaire plaçait théoriquement Trifonov en faiseur de rois. Les forces issues de la contestation disposaient ensemble d'une majorité, mais aucune cohésion idéologique ne les unissait, et toutes refusaient une alliance avec le GERB. Plutôt que d'engager des négociations, Trifonov a pris tout le monde de court en annonçant dès le lendemain du vote son intention de former un gouvernement minoritaire, dont il a aussitôt dévoilé la composition, écartant toute coalition. Il a proposé pour Premier ministre l'ancien ministre de l'Économie Nikolai Vassilev, sans briguer lui-même la fonction, et présenté un « gouvernement d'experts ».

La méthode a provoqué un tollé. Nikolaï Hadjigenov, de « Debout ! Mafia dehors ! », a forgé l'expression de « République Facebook » pour décrire l'annonce. « Nous voulons que revienne l'autorité du parlementarisme et de la république parlementaire, pas la remplacer par une république de la télévision et de Facebook », a déclaré Maya Manolova. Boïko Borissov a accusé Trifonov de ne pas vouloir réellement d'un gouvernement et d'« abuser de la confiance des gens ». La proposition a même suscité des dissensions au sein d'ITN, plusieurs élus s'estimant lésés par une équipe composée majoritairement d'indépendants. Trois jours plus tard, Trifonov a retiré sa proposition.

Le 30 juillet, ITN a désigné Plamen Nikolov comme candidat à la tête d'un gouvernement minoritaire. Faute de soutien parlementaire, le parti a renoncé le 10 août, et l'échec a été entériné par un vote du Parlement deux jours après. Le deuxième mandat, confié au GERB, a été rendu le jour même de sa réception. Le troisième, attribué à la socialiste Korneliya Ninova, a connu le même sort le 8 septembre. Le président Radev a alors convoqué de nouvelles élections législatives pour le 14 novembre 2021, couplées au premier tour de la présidentielle pour en réduire le coût. À peine élu, le parti de Slavi Trifonov renvoyait les Bulgares aux urnes pour la troisième fois en huit mois, sans avoir gouverné un seul jour.