À Bruxelles, en avril 2026, les ambassadeurs des États membres de l'Union européenne ont pris une décision rare : créer un groupe de travail chargé de rédiger un traité d'adhésion pour le Monténégro. Ursula von der Leyen, présidente de la Commission, a parlé d'une adhésion désormais presque à portée de main, tandis qu'António Costa, à la tête du Conseil européen, évoquait l'horizon de 2028. Pour un pays de quelque six cent mille habitants, le plus petit des Balkans occidentaux, cette perspective marque l'aboutissement possible d'une longue marche commencée seize ans plus tôt.
Le Monténégro, dont le nom signifie « montagne noire », porte bien son appellation. Niché sur la côte adriatique entre la Croatie, la Bosnie-Herzégovine, la Serbie, le Kosovo et l'Albanie, ce territoire d'à peine treize mille huit cents kilomètres carrés est l'un des plus accidentés d'Europe. Derrière une étroite frange littorale aux eaux turquoise se dressent abruptement les massifs calcaires des Alpes dinariques, dont les sommets dépassent deux mille cinq cents mètres. Les bouches de Kotor, profond fjord méditerranéen classé au patrimoine mondial, entaillent la côte de leurs eaux sombres encerclées de parois vertigineuses. À l'intérieur, le canyon de la Tara, parmi les plus profonds du monde, et le parc national du Durmitor offrent des paysages d'une sauvagerie préservée. Cette géographie de refuge a façonné le caractère monténégrin, fait de fierté montagnarde et d'esprit d'indépendance.
L'histoire du pays se confond avec cette résistance. Tandis que l'Empire ottoman soumettait l'essentiel des Balkans à partir du quinzième siècle, les hautes terres monténégrines conservèrent une autonomie de fait, organisées autour de la principauté-évêché de Cetinje, où le pouvoir spirituel et temporel se confondit longtemps dans la personne du prince-évêque, le vladika. Au dix-neuvième siècle, le pays se constitua en principauté laïque puis en royaume, et son indépendance fut reconnue par les grandes puissances au congrès de Berlin en 1878. Le roi Nicolas Ier régna sur cette petite monarchie guerrière jusqu'à la Première Guerre mondiale.
L'après-guerre fit basculer le Monténégro dans une trajectoire commune avec ses voisins slaves du sud. Il fut intégré au royaume des Serbes, Croates et Slovènes, futur royaume de Yougoslavie, puis, après 1945, à la Yougoslavie socialiste de Tito, dont il devint l'une des six républiques fédérées. L'éclatement sanglant de la fédération dans les années 1990 épargna relativement le Monténégro des combats, mais le lia étroitement à la Serbie de Slobodan Miloševi?, aux côtés de laquelle il forma une fédération réduite, puis l'éphémère union de Serbie-et-Monténégro.
La rupture vint par les urnes. Le 21 mai 2006, un référendum vit une courte majorité de citoyens, à peine au-dessus du seuil requis, se prononcer pour l'indépendance. Le Monténégro redevint un État souverain, reconnu sans heurts par la communauté internationale. Cette indépendance retrouvée, il choisit aussitôt de l'arrimer à l'Occident. Le pays adopta unilatéralement l'euro comme monnaie, bien qu'il ne fût pas membre de la zone euro, rejoignit l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord en 2017, malgré l'hostilité de Moscou, et déposa dès 2008 sa candidature à l'Union européenne, ouvrant les négociations d'adhésion en 2012.
La vie politique monténégrine fut longtemps dominée par une figure unique, Milo ?ukanovi?, présent au pouvoir sous diverses fonctions pendant près de trois décennies. Son emprise prit fin au tournant des années 2020, ouvrant une période de recompositions et d'instabilité gouvernementale. De ce renouvellement émergea une nouvelle génération de dirigeants pro-européens. Jakov Milatovi?, économiste libéral et europhile, fut élu président de la République au printemps 2023, tandis que Milojko Spaji?, issu du même mouvement réformateur baptisé « Europe maintenant », accédait à la tête du gouvernement. Le régime est parlementaire : le président, élu au suffrage universel, exerce des fonctions surtout représentatives, et le pouvoir exécutif appartient au Premier ministre, responsable devant le Parlement monocaméral.
Le pays demeure traversé par des lignes de fracture sensibles. La question de l'identité nationale, entre Monténégrins et citoyens se déclarant serbes, le statut de l'Église orthodoxe et l'influence des Églises serbe et russe, le rôle de la mémoire yougoslave continuent de structurer les débats. Une part de la population entretient des liens culturels et religieux étroits avec la Serbie, ce qui complique parfois l'alignement résolument occidental des gouvernements successifs. La lutte contre la corruption et la criminalité organisée, condition centrale posée par Bruxelles, reste un chantier exigeant.
Sur le plan technique, l'adhésion progresse pourtant à un rythme inédit. Podgorica, la capitale, a finalisé les négociations sur quatorze des trente-cinq groupes de chapitres requis, et la France, parmi d'autres, a confirmé l'objectif de clore l'ensemble des chapitres restants d'ici la fin de 2026. Le Monténégro espère ainsi devenir le vingt-huitième membre de l'Union européenne dès 2028, ce qui en ferait le premier pays des Balkans occidentaux à franchir le seuil depuis la Croatie en 2013. Spaji? lui-même a souligné que cette adhésion pourrait ouvrir la voie aux autres candidats de la région, du Kosovo à la Serbie en passant par l'Albanie et la Macédoine du Nord.
L'économie repose largement sur le tourisme, qui afflue chaque été vers les plages de la Riviera adriatique, vers Kotor, Budva et Sveti Stefan, ces destinations aux allures de carte postale. L'énergie hydroélectrique, l'agriculture et les services complètent ce tableau, mais le pays reste exposé à sa petite taille, à sa dépendance touristique et aux investissements étrangers, dont certains, venus d'Asie ou de Russie, ont suscité des inquiétudes quant à l'endettement public.
Le Monténégro avance donc à un moment charnière. Jamais l'adhésion européenne n'a paru aussi proche, jamais le consensus politique en sa faveur n'a semblé aussi large. Reste à transformer l'élan diplomatique en réformes concrètes, sous l'œil attentif de Bruxelles. La rédaction du traité d'adhésion est lancée. Le calendrier, lui, dépendra de la capacité de Podgorica à tenir ses engagements.