Abdel Fattah al-Burhan fête aujourd'hui ses 66 ans. Né le 11 juillet 1960 dans le village de Gandatu, dans le nord du Soudan, au sein d'une famille soufie de la communauté ja'aliyine, il dirige aujourd'hui un État ravagé par l'une des guerres les plus meurtrières de la planète. Président du Conseil de souveraineté de transition et chef de l'armée, il célèbre cet anniversaire au milieu d'un conflit qui a déjà déplacé des millions de personnes et brisé la capitale du pays.
Son histoire commence loin des palais. Enfant d'un village du Nord, il fait ses études primaires et intermédiaires à l'école locale avant de rejoindre Shendi pour les poursuivre, puis intègre le Collège militaire soudanais. La carrière qui suit est celle d'un officier de l'armée régulière, formé à l'ancienne, attaché à l'institution. Il sert dans le Darfour pendant les années noires de la répression, gravit les échelons et devient l'un des hommes forts de l'appareil sécuritaire sous le règne du président Omar el-Béchir.
La bascule survient en 2019. Le soulèvement populaire qui réclame la fin de trente ans de pouvoir islamiste finit par emporter Béchir, lâché par ses propres généraux. En août, un Conseil de souveraineté est mis sur pied pour apaiser la rue. Composé de militaires et de civils censés gouverner ensemble et préparer le pays à un retour des civils au pouvoir et à des élections, il place al-Burhan à sa tête. Le Soudan croit alors entrer dans une transition démocratique. L'espoir sera de courte durée.
En octobre 2021, al-Burhan renverse la table. Par un coup d'État, il dissout le Conseil de souveraineté, écarte les civils et reconstitue le mois suivant l'organe avec de nouveaux membres, en gardant pour lui la présidence. Le geste enterre la transition et fait basculer le Soudan dans une logique de pouvoir militaire pur. À ses côtés, un autre homme monte en puissance, Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, chef des Forces de soutien rapide, une milice issue des janjawids du Darfour. Les deux généraux gouvernent un temps en tandem, rivaux autant qu'associés.
L'alliance vole en éclats en avril 2023. La question de l'intégration des Forces de soutien rapide dans l'armée régulière met le feu aux poudres. Khartoum se transforme en champ de bataille. La guerre entre l'armée soudanaise, commandée par al-Burhan, et les paramilitaires de Hemedti embrase le pays, ouvrant une période de destructions, de famine et de massacres dont l'ampleur dépasse l'entendement. Le Soudan se coupe en deux, l'est et le nord sous contrôle de l'armée, l'ouest aux mains des paramilitaires.
Le tournant le plus sombre de cette guerre porte un nom, El-Fasher. Capitale du Darfour-Nord et dernière grande ville de la région encore tenue par les forces gouvernementales, elle tombe le 27 octobre après un siège de dix-huit mois. Dans les jours qui suivent, des témoignages affluent sur des atrocités de masse imputées aux Forces de soutien rapide, exécutions, violences sexuelles, exactions contre les civils. La chute d'El-Fasher scelle l'emprise des paramilitaires sur le Darfour et déplace l'épicentre de la guerre.
Ce nouvel épicentre se trouve au Kordofan, vaste région agricole située au sud-ouest de Khartoum, entre le cœur du pays et le Darfour. Dès le début de 2026, les combats s'y intensifient. Des frappes de drones quasi quotidiennes frappent marchés, hôpitaux et quartiers résidentiels, faisant de nombreuses victimes civiles. L'armée et ses alliés y lancent une grande opération terrestre dans le Kordofan du Nord et du Sud. Fin juin, le département d'État américain alerte sur une concentration de paramilitaires aux abords d'El-Obeïd, ville stratégique de la région. Tout indique que le Kordofan deviendra le prochain grand théâtre du carnage.
Au milieu de ce chaos, al-Burhan s'efforce de tenir le rôle du chef d'État légitime. Il préside un gouvernement, reçoit des dignitaires étrangers, plaide sa cause dans les enceintes internationales. Sa stratégie consiste à présenter son camp comme l'armée nationale face à une milice prédatrice, afin de rallier les capitales et les opinions. Le discours porte en partie, car les exactions documentées des Forces de soutien rapide ont indigné le monde. Il occulte cependant les responsabilités de sa propre armée dans les frappes meurtrières et le blocage de l'aide humanitaire.
Les médiations internationales, elles, s'enlisent. Les initiatives portées par différents groupes d'États, dont un quartet associant plusieurs puissances régionales et occidentales, peinent à imposer un cessez-le-feu durable. Chaque camp croit encore pouvoir l'emporter sur le terrain, ce qui repousse l'heure des compromis. Le pays, lui, s'enfonce dans la pire crise humanitaire du moment, avec une famine qui menace des régions entières et un système de santé en ruine.
À 66 ans, le général né à Gandatu incarne un pouvoir paradoxal, à la fois reconnu comme l'autorité officielle du Soudan et incapable de gouverner la majeure partie de son territoire. Sa légitimité repose sur l'uniforme et sur l'argument du moindre mal face aux paramilitaires, non sur un mandat populaire qu'aucune élection n'est venue lui conférer. La transition démocratique qu'il avait un temps présidée appartient à un passé que la guerre a effacé. Le 11 juillet 2026, Abdel Fattah al-Burhan fête ses 66 ans dans un pays dont il revendique la direction et dont les villes, les unes après les autres, continuent de tomber.