Manuel Marrero Cruz fête aujourd'hui ses 63 ans. Né le 11 juillet 1963 dans la province orientale de Holguín, à l'autre bout de l'île par rapport à La Havane, le Premier ministre cubain souffle ses bougies au moment précis où il joue la partie la plus risquée de sa carrière, convertir un pays bâti sur la planification étatique à des mécanismes de marché qu'il a longtemps combattus.
L'homme n'avait pourtant rien d'un théoricien de la rupture. Architecte de formation, il rejoint en 1990 l'industrie touristique cubaine, secteur stratégique pour un régime en quête de devises. Il fait carrière au sein de Gaviota, la branche touristique des forces armées, où il porte aussi le grade de colonel. Cette double appartenance, au monde de l'entreprise et à l'institution militaire, résume bien la nature du système cubain, où l'armée gère des pans entiers de l'économie. De 2004 jusqu'à sa nomination à la tête du gouvernement, il dirige le ministère du Tourisme. Sous sa houlette, l'île connaît une forte hausse de la fréquentation, à l'époque où Cuba s'ouvrait prudemment au monde.
Sa promotion au sommet de l'exécutif marque un retour institutionnel. En 2019, la nouvelle Constitution rétablit le poste de Premier ministre, supprimé en 1976. Le président Miguel Díaz-Canel propose le nom de Marrero, ratifié à l'unanimité par les 594 députés de l'Assemblée nationale. Il devient le premier chef de gouvernement de l'île depuis plus de quatre décennies, dans un pays où le pouvoir s'était jusque-là concentré dans la présidence et dans la figure historique des Castro.
Le mandat qu'il exerce n'a rien d'une sinécure. Cuba traverse la pire crise économique de son histoire récente, comparée par certains à la « période spéciale » des années 1990, quand l'effondrement de l'Union soviétique avait privé l'île de son protecteur. Pénuries généralisées, inflation galopante, chute de la production, exode migratoire d'une ampleur inédite, coupures d'électricité à répétition : le quotidien des Cubains s'est dégradé au point de nourrir, à l'été 2021 puis à plusieurs reprises depuis, des manifestations rares dans un pays où la contestation publique reste réprimée.
La crise énergétique résume à elle seule l'impasse. Les coupures de courant frappent l'approvisionnement en eau des foyers, le ramassage des ordures, le fonctionnement des écoles et des universités, l'accès à internet. L'embargo pétrolier imposé par l'administration américaine en début d'année a poussé une économie déjà exsangue au bord de l'effondrement, aggravant les pénuries d'aliments, de carburant, d'eau potable et de médicaments. Pour un gouvernement qui fait de la souveraineté nationale son étendard, la dépendance énergétique est devenue le talon d'Achille le plus visible.
C'est dans ce contexte que Marrero a présenté, le 18 juin dernier devant les députés, un train de mesures sans équivalent dans l'histoire de la révolution. Près de 176 dispositions destinées à enrayer l'effondrement. Le paquet autoriserait le développement immobilier privé, permettrait de transformer des entreprises d'État en sociétés commerciales avec actions et participations, ouvrirait à des banques privées un système financier jusqu'ici entièrement contrôlé par l'État et réduirait la bureaucratie. Ouverture au capital privé, à l'investissement étranger, à la compravente d'actions, dollarisation partielle, décentralisation économique : l'inventaire dessine un virage que l'orthodoxie communiste cubaine aurait jugé hérétique il y a peu.
Marrero a pris soin d'habiller ce tournant. Devant l'Assemblée, il a assuré que ces mesures ne constituaient ni un renoncement au socialisme ni un abandon des responsabilités de l'État, mais une adaptation aux circonstances. La formule trahit l'équilibre périlleux qu'il doit tenir, libéraliser assez pour relancer la machine sans avouer l'échec du modèle, attirer le capital privé sans donner le sentiment de brader les acquis de la révolution. Les gardiens de l'orthodoxie veillent, et la mémoire de Fidel Castro plane encore sur chaque débat.
Les obstacles à l'application sont immenses. Cuba manque de tout, à commencer par les capitaux et la confiance. Les réformes promettent l'ouverture, mais les investisseurs étrangers se méfient d'un État aux comptes opaques, d'une monnaie instable et d'un cadre juridique qui change au gré des urgences. La banque privée et la dollarisation partielle risquent de creuser les inégalités entre ceux qui touchent des devises, souvent grâce à la diaspora, et ceux qui survivent en pesos dévalués. Le gouvernement parie sur le marché tout en redoutant ses effets sociaux.
Les tensions avec Washington compliquent encore l'équation. Le durcissement de la politique américaine, dont l'embargo pétrolier est la manifestation la plus brutale, prive l'île d'oxygène au moment même où elle tente de se réformer. Le calcul du régime consiste à montrer qu'il agit, à ouvrir des espaces à l'initiative privée et à l'investissement, dans l'espoir de stabiliser la situation avant que la colère sociale ne déborde. Le pari reste suspendu à des facteurs qui échappent largement à La Havane.
À 63 ans, l'ancien ministre du Tourisme se retrouve dans un rôle qu'il n'avait pas choisi, celui de l'homme par qui passe le démantèlement partiel d'un système qu'il a servi toute sa vie. Architecte de métier, il est désormais chargé de redessiner les fondations économiques d'un pays qui se fissure de toutes parts. Le 11 juillet 2026, Manuel Marrero Cruz fête ses 63 ans avec, sur son bureau, près de deux cents réformes dont dépend, en grande partie, la capacité du régime à tenir encore. L'Assemblée nationale a voté. Reste à savoir si les Cubains, privés d'électricité et de pain, accorderont à ces promesses le temps qu'elles réclament.