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MEMOIRE D URNES

12 juillet 2020 : Pologne, Andrzej Duda arrache un second mandat dans un pays coupé en deux

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

Vers 21 heures, dimanche soir, deux chiffres presque identiques sont apparus sur les écrans des chaînes polonaises : 50,4 % contre 49,6 %. L'écart tenait dans la marge d'erreur du premier sondage sortie des urnes réalisé par Ipsos, et ni Andrzej Duda ni Rafa? Trzaskowski n'ont osé, ce soir-là, revendiquer une victoire. Il a fallu attendre le lendemain et le dépouillement quasi complet de la Commission électorale nationale (PKW) pour trancher : le président sortant l'emporte avec 51,03 % des suffrages, contre 48,97 % au maire de Varsovie. Deux points d'écart. Un peu plus de 400 000 voix sur près de 20 millions de bulletins.

Andrzej Duda, 48 ans, soutenu par le parti Droit et Justice (PiS) au pouvoir, conserve donc le palais présidentiel pour cinq années supplémentaires. Le scrutin, initialement prévu en mai puis reporté à cause de la pandémie de Covid-19, s'est tenu dans des conditions inédites, avec un vote par correspondance élargi et des bureaux réaménagés. La participation a atteint 68,18 %, un record pour une élection présidentielle depuis la chute du communisme en 1989. Rarement les Polonais s'étaient déplacés en si grand nombre pour départager deux visions du pays aussi frontalement opposées.

Rafa? Trzaskowski, 48 ans lui aussi, entré en campagne tardivement pour la Coalition civique après le retrait du candidat initial, a reconnu sa défaite sans concéder la bataille politique. « Nous avons montré que l'autre Pologne existe, qu'elle est forte, qu'elle ne renoncera pas », a-t-il déclaré devant ses partisans. Du côté du camp présidentiel, Jaros?aw Kaczy?ski, l'homme fort du PiS, a salué une victoire qui préserve, selon lui, la souveraineté du pays face aux pressions extérieures. Duda, plus mesuré, a promis d'être « le président de tous les Polonais » — une formule que la carte électorale du pays rend improbable.

Car cette carte, publiée par la PKW, dessine deux nations superposées. L'est rural et catholique, de Rzeszów à Lublin, a voté massivement pour Duda ; l'ouest urbain, plus jeune et tourné vers l'Union européenne, ainsi que les grandes métropoles, ont choisi Trzaskowski. La ligne de fracture recoupe presque exactement l'ancienne frontière du partage de la Pologne au XIXe siècle entre empires prussien et russe. Un héritage géographique que les sociologues polonais observent d'élection en élection, et que ce second tour a de nouveau ravivé.

Le vote de la diaspora et celui des correspondances ont pesé jusqu'au bout. Dans plusieurs consulats européens, des Polonais installés à Londres, Berlin ou Bruxelles ont dénoncé des retards dans l'acheminement des bulletins, certains disant n'avoir jamais reçu leur enveloppe. À Londres, où réside l'une des plus fortes communautés polonaises d'Europe occidentale, des files se sont formées devant les bureaux improvisés, et l'ambassade a reconnu des « difficultés logistiques » liées au format exceptionnel du scrutin. Ces électeurs de l'étranger ont voté en majorité pour Trzaskowski, sans suffire à inverser la tendance.

La réélection de Duda consolide le contrôle du PiS sur les principales institutions du pays. Le président conserve son droit de veto sur les lois votées par le Parlement, un instrument décisif alors que le parti au pouvoir poursuit sa réforme contestée de la justice. Bruxelles suit la situation de près : la Commission européenne a ouvert plusieurs procédures contre Varsovie pour atteinte à l'indépendance des juges, et rien dans ce résultat ne laisse présager un apaisement. Le mandat qui s'ouvre s'annonce comme un nouveau bras de fer entre la Pologne et les institutions communautaires.

Les organisations de défense des droits civiques redoutent, elles, la poursuite d'une campagne marquée par des propos hostiles aux personnes LGBT, que Duda avait qualifiées d'« idéologie » plus dangereuse que le communisme. Ces déclarations ont mobilisé une partie de la jeunesse contre lui, sans renverser le rapport de force. La société polonaise sort de ce scrutin plus polarisée qu'elle n'y est entrée.

Le prochain rendez-vous électoral national n'aura lieu qu'en 2023, avec les législatives. D'ici là, la cohabitation entre un président PiS et une opposition qui contrôle désormais le Sénat promet des mois de blocages. À Varsovie, où Trzaskowski reste maire, ses partisans se consolaient lundi d'un écart réduit à presque rien. « Deux points, c'est une défaite. Mais il y a cinq ans, personne n'y aurait cru », résumait l'un d'eux devant l'hôtel de ville. Andrzej Duda, lui, prêtera serment pour un second mandat début août. Le pays qu'il gouvernera reste divisé en deux moitiés presque égales, et aucune ne semble prête à céder.