Ils n'étaient qu'une poignée, ce jeudi, réunis dans la petite ville de Russell, au bord de la Baie des Îles, à l'extrême nord de l'île du Nord. Sur les 142 électeurs inscrits dans la circonscription, rares furent ceux qui firent le déplacement. Aucun adversaire ne s'étant présenté face à lui, Hugh Carleton fut proclamé élu séance tenante. En quelques minutes, sans qu'un seul bulletin ne soit décompté, la Nouvelle-Zélande venait de désigner le tout premier député de son histoire.
Le scrutin de la Baie des Îles ouvre une élection générale d'un genre inédit dans la colonie. Pour la première fois, les habitants de Nouvelle-Zélande sont appelés à élire une Chambre des représentants, forte de trente-sept sièges, en application du Constitution Act adopté l'an dernier par le Parlement de Westminster. Le texte accorde à la colonie une forme de gouvernement représentatif et découpe le territoire en provinces dotées de leurs propres assemblées. Le vote de Russell n'est que le premier d'une longue série : faute de communications rapides entre des districts séparés par des mers agitées et des forêts impénétrables, le scrutin s'étalera district après district jusqu'au premier octobre.
Hugh Carleton, journaliste et homme de lettres d'origine irlandaise installé dans le Nord, se trouve ainsi propulsé au rang de doyen de fait de la vie parlementaire naissante. Élu sans opposition, il n'en tirera pas moins une fierté durable, revendiquant le titre de « père de la Chambre » au motif qu'aucun élu ne l'a précédé sur les bancs de l'assemblée. Le hasard du calendrier, plus que l'ampleur d'un mandat, lui vaut cette distinction : c'est l'ordre échelonné des opérations qui a fait de la Baie des Îles le point de départ.
Le droit de vote, tel que l'a fixé la nouvelle Constitution, reste étroitement lié à la propriété. Pour figurer sur les listes, il faut détenir un bien foncier d'une certaine valeur, posséder ou louer un logement au-dessus d'un seuil défini. Cette exigence écarte de fait la grande majorité de la population maorie, dont les terres sont détenues collectivement selon la coutume et non enregistrées à titre individuel. Le suffrage censitaire, importé de la métropole, dessine un corps électoral composé pour l'essentiel de colons britanniques propriétaires, dans un pays où les Maoris demeurent pourtant largement majoritaires.
Le gouverneur George Grey, artisan de la mise en œuvre de la réforme avant son départ annoncé, laisse à la colonie un édifice institutionnel encore incomplet. La Chambre des représentants disposera de pouvoirs réels, mais l'exécutif demeurera pour un temps entre les mains de la Couronne et de ses représentants. La question du gouvernement responsable — celui qui rendrait des comptes devant les élus plutôt que devant Londres — n'est pas tranchée et nourrira les premiers débats de la future assemblée.
Sur le terrain, l'organisation du vote tient de l'expédition. Les officiers chargés de recueillir les suffrages doivent parcourir des distances considérables, d'un établissement isolé à l'autre, souvent par bateau le long de côtes découpées. Dans plusieurs circonscriptions, le petit nombre de candidats et la dispersion des électeurs laissent présager d'autres proclamations sans vote, à l'image de celle de Russell. Là où une compétition existe, comme dans les villes d'Auckland ou de Wellington, les scrutins s'annoncent plus disputés et attireront davantage de monde aux urnes.
La faible affluence de Russell illustre un trait commun à ce premier scrutin : dans un pays où les colons se comptent encore par dizaines de milliers, dispersés sur deux grandes îles, la vie politique demeure l'affaire d'une minorité de notables. Le suffrage échelonné, conçu pour tenir compte des distances, produit un curieux effet : selon la date à laquelle chaque circonscription vote, un même homme peut se présenter successivement dans plusieurs districts, et nul ne connaîtra la composition complète de la Chambre avant l'automne. Cette mécanique improvisée traduit l'inexpérience d'une colonie qui invente ses institutions à mesure qu'elle les applique.
L'élection qui s'ouvre pose les fondations d'une classe politique locale, composée de marchands, de propriétaires terriens et de quelques hommes de loi, appelés à faire l'apprentissage du débat parlementaire. Beaucoup de ces premiers élus se connaissent, se fréquentent, et parfois se disputent les mêmes terres. Le premier Parlement néo-zélandais devra se réunir à Auckland, alors capitale, une fois l'ensemble des sièges pourvus — un délai que l'éloignement des provinces méridionales repousse à l'année prochaine.
À Russell, jeudi, l'événement s'est déroulé dans une quasi-indifférence, sans foule ni discours retentissant. Hugh Carleton est reparti député d'un pays qui, pour la première fois, se dotait de représentants élus. Le reste de la Chambre attend encore ses trente-six autres membres. Le dernier siège ne sera connu qu'à l'automne.