Le chiffre est tombé dans la nuit, communiqué par la Commission électorale nationale : 99,18 %. Paul Kagame, président du Rwanda depuis 2000, remporte un quatrième mandat avec un score que l'on ne rencontre plus guère que dans les régimes sans opposition réelle. Face à lui, deux adversaires autorisés se partagent les miettes : Frank Habineza, du Parti démocratique vert, crédité de 0,50 % des suffrages, et l'indépendant Philippe Mpayimana, à 0,32 %. Le scrutin présidentiel se tenait le même jour que les élections législatives, dans un pays où le résultat ne faisait guère de doute avant même l'ouverture des bureaux.
Kagame, 66 ans, prolonge ainsi une emprise sur le pouvoir qui dure depuis trois décennies, si l'on remonte à son rôle d'homme fort au lendemain du génocide de 1994. Chef de la rébellion du Front patriotique rwandais qui mit fin aux massacres des Tutsi, vice-président puis ministre de la Défense, il accède officiellement à la présidence en 2000 avant d'être élu et réélu à des scores toujours écrasants. La révision constitutionnelle de 2015, approuvée par référendum, a remis les compteurs à zéro et lui ouvre la voie, en théorie, jusqu'en 2034.
Les principaux visages de l'opposition n'ont pas pu concourir. Victoire Ingabire, figure historique de la contestation, et Diane Rwigara, entrepreneuse devenue militante, ont vu leurs candidatures écartées pour des motifs administratifs ou judiciaires que leurs partisans jugent politiques. Seuls des adversaires jugés inoffensifs par le pouvoir ont franchi le filtre de la commission électorale. Les organisations de défense des droits humains y voient la confirmation d'un système verrouillé, où l'expression d'une dissidence expose à la prison, à l'exil ou pire.
Sur ce point, le contraste est saisissant entre l'image internationale du Rwanda et la réalité de sa vie politique. Le pays est régulièrement cité en exemple pour sa croissance économique, la propreté de Kigali, la parité au Parlement et la stabilité retrouvée après l'horreur de 1994. Bailleurs de fonds et investisseurs saluent la gestion rigoureuse de l'État rwandais. Human Rights Watch et plusieurs rapporteurs des Nations unies documentent en parallèle des disparitions d'opposants, une presse muselée et une société civile réduite au silence. Le développement d'un côté, la fermeture de l'autre : Kagame assume ce compromis et le revendique comme la condition de la reconstruction.
À Kigali, le jour du vote, l'atmosphère tenait davantage de la célébration que de la compétition. Des files calmes se sont formées dès l'aube devant les bureaux, drapeaux du FPR en évidence, dans une participation que la commission a annoncée très élevée. Peu d'électeurs interrogés envisageaient un autre résultat. « Il a sorti le pays du chaos, pourquoi changerions-nous ? », résumait l'un d'eux, formule que l'on entendait, presque à l'identique, d'un quartier à l'autre. Cette adhésion, réelle chez une partie de la population, se double d'une prudence à s'exprimer que les visiteurs étrangers remarquent vite.
Les législatives organisées le même jour ont, sans surprise, confirmé la domination du Front patriotique rwandais et de ses alliés à la Chambre des députés. Le Rwanda reste, sur le papier, l'un des Parlements les plus féminisés du monde, la Constitution réservant aux femmes une part importante des sièges, une singularité que Kigali met volontiers en avant sur la scène internationale. Cette vitrine institutionnelle coexiste avec l'absence de contre-pouvoir réel : aucune force capable de contester la ligne du président n'a pu émerger dans les urnes, et le débat parlementaire se déroule à l'intérieur de bornes fixées par l'exécutif.
La diplomatie rwandaise, elle, se joue bien au-delà des frontières du pays. Kigali est accusé par plusieurs capitales et par des experts de l'ONU de soutenir la rébellion du M23 dans l'est de la République démocratique du Congo voisine, ce que le gouvernement rwandais dément. Ce dossier empoisonne les relations régionales et attire sur Kigali des critiques qui tranchent avec les éloges habituellement adressés à sa gouvernance intérieure. Le nouveau mandat s'ouvre sur cette tension diplomatique persistante.
Paul Kagame doit prêter serment dans les semaines à venir pour cinq années supplémentaires. Réélu sans surprise, salué par ses partisans, contesté par une opposition tenue à distance, il gouvernera un pays dont les indicateurs économiques impressionnent autant que le score électoral interroge. Pour les défenseurs des droits humains, un résultat aussi massif ne mesure pas l'adhésion d'un peuple, mais l'absence de toute alternative autorisée à concourir. Le mandat qui s'ouvre pourrait mener Kagame jusqu'en 2034. Personne, à Kigali, ne pariait ce soir-là sur l'émergence d'un successeur.