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MEMOIRE D URNES

17 juillet 1956 : Côte-de-l'Or, la victoire de Nkrumah ouvre la porte à la première indépendance d'Afrique noire

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

Soixante et onze sièges sur cent quatre. Le résultat des élections législatives tenues mardi dans la colonie britannique de la Côte-de-l'Or ne laisse place à aucune ambiguïté : le Convention People's Party de Kwame Nkrumah conserve une majorité absolue à l'Assemblée législative. Ce chiffre n'est pas un score parmi d'autres. Il est la clé que Londres avait posée sur la table : un mandat clair en faveur de l'indépendance, exprimé par les urnes, comme condition pour fixer enfin une date de séparation. Nkrumah vient de l'obtenir.

Premier ministre de la colonie depuis 1952, l'ancien détenu devenu chef du gouvernement joue depuis des années une partie serrée avec la puissance coloniale. Le gouvernement britannique avait fait savoir qu'il n'accorderait l'indépendance qu'à condition qu'une « majorité raisonnable » se dégage d'une élection générale en faveur de ce projet. C'est précisément pour trancher ce point que le scrutin de juillet a été convoqué. Avec 71 députés sur 104, le CPP réunit largement le seuil réclamé et prive ses adversaires de l'argument selon lequel le pays serait divisé sur la question de sa souveraineté.

L'opposition, pourtant, n'a pas démérité dans ses fiefs. Le National Liberation Movement, solidement implanté chez les producteurs de cacao de la région ashanti, réclamait une constitution fédérale garantissant l'autonomie des régions face à un pouvoir central que Nkrumah incarne à Accra. Allié au Northern People's Party, il a remporté ses bastions du royaume ashanti et du nord de la colonie, mais sans parvenir à entamer la domination du CPP sur le sud et les zones côtières. La carte électorale confirme une ligne de partage entre un intérieur méfiant et un littoral acquis au parti au pouvoir.

Kwame Nkrumah, 46 ans, a bâti sa force sur un slogan devenu mot d'ordre national — « Self-government now », l'autonomie tout de suite — et sur une organisation de masse qui a mobilisé jusque dans les villages. Son parcours personnel, de la prison coloniale au poste de Premier ministre, a nourri une popularité que ses rivaux, plus notabiliaires, n'ont jamais su égaler. Il se présente comme l'homme qui conduira le premier territoire d'Afrique subsaharienne à sortir de la tutelle européenne, et compte bien transformer cette victoire électorale en levier diplomatique immédiat.

Le résultat place désormais le gouvernement britannique face à ses engagements. Le secrétaire aux colonies, Alan Lennox-Boyd, avait conditionné toute annonce à ce verdict des urnes ; il lui appartient à présent de proposer au Parlement de Westminster un calendrier de transfert de souveraineté. Les milieux politiques d'Accra s'attendent à ce qu'une date soit fixée dans les prochains mois, et à ce qu'une loi d'indépendance soit soumise aux Communes avant la fin de l'année. La question du nom du futur État se pose déjà : Nkrumah entend rebaptiser la colonie « Ghana », en hommage à un empire médiéval d'Afrique de l'Ouest.

Dans les rues d'Accra, l'annonce des résultats a donné lieu à des rassemblements de partisans du CPP, brandissant les couleurs du parti. L'enjeu dépasse largement les frontières de la colonie. À travers tout le continent, des mouvements nationalistes observent l'issue du scrutin, conscients qu'une indépendance accordée pacifiquement à la Côte-de-l'Or créerait un précédent difficile à contenir. Les administrations coloniales française et britannique voisines suivent l'affaire avec attention, redoutant l'effet d'entraînement d'une première rupture réussie.

Nkrumah ne cache pas que son ambition dépasse les frontières de la Côte-de-l'Or. Il rêve d'une Afrique affranchie de la tutelle coloniale et voit dans l'indépendance de son pays le premier maillon d'une émancipation continentale. Cette vision panafricaine, qu'il défend dans ses discours comme dans ses écrits, inquiète autant qu'elle inspire : les puissances européennes redoutent qu'un État noir souverain ne devienne un foyer de contestation pour l'ensemble de leurs possessions. La victoire de mardi donne à ce projet une assise concrète, celle d'un gouvernement légitimé par le vote.

Des défis considérables attendent toutefois le futur État. La cohabitation avec une opposition ashanti attachée au fédéralisme, la dépendance de l'économie au seul cacao, la construction d'une administration nationale : autant de chantiers que la victoire électorale ne résout pas. Nkrumah devra gouverner un pays dont une partie doute encore de son projet centralisateur, tout en négociant les termes concrets de la séparation avec Londres.

Le prochain acte se jouera à Westminster, où le sort de la Côte-de-l'Or dépend désormais d'un vote du Parlement britannique. Kwame Nkrumah a fait sa part : il a apporté la preuve électorale que Londres exigeait. Reste à savoir quelle date les Communes inscriront au calendrier. À Accra, personne ne doute plus qu'elle finira par être fixée.