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MEMOIRE D URNES

18 juillet 2022 : Le jour où l'Inde a envoyé une fille de Mayurbhanj au palais présidentiel

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

Quand le dépouillement s'est achevé le 21 juillet 2022, dans une salle du Parlement de New Delhi, le nom sorti des urnes n'appartenait ni à une dynastie ni à une grande capitale. Droupadi Murmu avait grandi à Uparbeda, un village de la région tribale de Mayurbhanj, dans l'Odisha, et avait été institutrice avant d'entrer en politique. Ce jour-là, elle devenait la quinzième présidente de la République indienne, la première issue d'une communauté adivasi, les peuples autochtones du sous-continent, et la deuxième femme à occuper la fonction.

Le vote s'était tenu trois jours plus tôt, le 18 juillet. En Inde, le président n'est pas élu au suffrage universel direct. Un collège électoral réunissant les députés du Parlement fédéral et les élus des assemblées des États dépose ses bulletins, chaque voix étant pondérée selon la population représentée. Murmu, candidate de l'Alliance démocratique nationale menée par le Bharatiya Janata Party de Narendra Modi, a recueilli environ 64 % des suffrages exprimés. Son adversaire, Yashwant Sinha, ancien ministre des Finances rallié à l'opposition unie, en a obtenu 36 %. L'écart, plus de 296 000 voix pondérées, ne laissait aucune place à la contestation.

La victoire tenait autant à l'arithmétique parlementaire qu'au symbole. Le BJP disposait d'une assise confortable dans les États, et plusieurs formations régionales réputées hostiles au pouvoir central, du Biju Janata Dal en Odisha à des partis du Jharkhand, avaient annoncé leur soutien à Murmu avant même le scrutin. Il était difficile, pour un parti ancré dans une zone à forte population tribale, de s'opposer publiquement à la première candidate adivasi jamais présentée à la magistrature suprême. Le choix de Modi, dévoilé le 21 juin, avait été calibré pour cette raison précise.

Yashwant Sinha n'a pas ménagé ses mots après l'annonce. Il avait, pendant toute la campagne, défendu l'idée d'un président capable de résister au gouvernement, gardien de la Constitution plutôt que simple chambre d'enregistrement de l'exécutif. L'opposition redoutait qu'une figure choisie par le BJP ne conteste jamais les décisions du pouvoir. Ses partisans ont dénoncé une instrumentalisation de l'identité tribale à des fins électorales. Les défenseurs de Murmu ont répondu que son parcours, d'une salle de classe rurale jusqu'à Raisina Hill, valait mieux que tous les débats sur la nature de la fonction.

La présidence indienne est en grande partie protocolaire. Le chef de l'État promulgue les lois, nomme formellement le Premier ministre, commande en théorie les armées, mais gouverne rarement. La portée de l'élection de 2022 se lisait ailleurs, dans ce que la fonction représente pour un pays de plus d'un milliard d'habitants. Les adivasis comptent pour environ 8 % de la population indienne et figurent parmi les groupes les plus pauvres et les plus marginalisés du pays, souvent déplacés par les projets miniers et industriels qui grignotent les forêts où ils vivent. Voir l'une des leurs accéder au sommet de l'État a été reçu, dans l'Odisha et le Jharkhand, comme un renversement.

Le parcours personnel de Murmu ajoutait une gravité particulière à la scène. En quelques années, elle avait perdu son mari et deux de ses fils. Élue députée régionale puis nommée gouverneure du Jharkhand entre 2015 et 2021, elle s'était forgé une réputation de discrétion et de rigueur. Le jour de sa prestation de serment, le 25 juillet 2022, elle a rappelé avoir mené sa scolarité dans un village dépourvu d'électricité et déclaré devant les parlementaires que son accession à la présidence prouvait que les plus pauvres, en Inde, pouvaient non seulement rêver mais aussi réaliser ces rêves. La formule, prononcée l'année où la République célébrait ses soixante-quinze ans d'indépendance, a été abondamment reprise.

Restait la question posée par l'opposition durant toute la campagne : que ferait cette présidente d'une fonction taillée pour l'effacement ? Les premières années de son mandat ont apporté une réponse conforme à la tradition indienne. Murmu a promulgué les textes votés par le Parlement, effectué les visites d'État attendues, présidé les cérémonies. En 2023, elle a inauguré le nouveau bâtiment du Parlement aux côtés de Narendra Modi, une séquence que l'opposition a boycottée en reprochant au gouvernement d'avoir écarté la présidente de la première inauguration. L'épisode a relancé, brièvement, le débat sur la place réelle réservée à la première présidente adivasi.

Son mandat court jusqu'en 2027. À mi-parcours, l'héritage de juillet 2022 se mesure moins aux actes qu'à l'image. Dans les manuels scolaires des zones tribales de l'Odisha, le portrait de Droupadi Murmu figure désormais à côté de ceux des pères de la nation. Dans les villages de Mayurbhanj, des familles adivasis racontent avoir fait le déplacement jusqu'à Delhi pour apercevoir le palais où vit l'une des leurs. Yashwant Sinha, lui, a quitté le premier plan de la scène politique peu après sa défaite. Le collège électoral qui l'avait écarté se réunira de nouveau en 2027, et rien, à ce stade, ne dit qui succédera à la femme d'Uparbeda.