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MEMOIRE D URNES

19 juillet 2008 : Népal, le jour où une monarchie de deux siècles a cédé la place à un médecin de campagne

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

Le 19 juillet 2008, dans la salle de l'Assemblée constituante à Katmandou, un pays qui venait d'abolir sa monarchie s'est heurté à une difficulté inattendue : il ne parvenait pas à se choisir un premier président. Le Népal avait proclamé la république deux mois plus tôt, le 28 mai, mettant fin à deux cent quarante ans de dynastie Shah et chassant du palais Narayanhiti le roi Gyanendra. Restait à inventer ce qui remplacerait le trône. Ce premier tour de la toute première élection présidentielle de l'histoire du pays, indirecte, confiée aux 594 membres de l'Assemblée, ne dégagea pas de vainqueur.

Ce blocage disait déjà l'état des forces. Le Parti communiste du Népal (maoïste), sorti de dix ans de guérilla et arrivé en tête des élections d'avril, présentait Ram Raja Prasad Singh, un vétéran républicain. Face à lui, le Congrès népalais, principale formation démocratique, soutenait Ram Baran Yadav, médecin de formation, ancien ministre de la Santé, figure de la communauté madhesi des plaines du Teraï, longtemps tenue à l'écart du pouvoir dominé par les élites des collines. Au premier tour, Yadav réunit 283 voix, Singh 270. Aucun n'atteignait la majorité absolue requise. Le même jour, l'Assemblée réussissait en revanche à élire un vice-président, Parmananda Jha, avec 305 voix.

L'échec du premier tour révélait la fracture au sommet de la nouvelle république. Les maoïstes, qui venaient de déposer les armes et disposaient du plus grand groupe à l'Assemblée, avaient revendiqué à la fois le poste de Premier ministre et celui de président, provoquant l'inquiétude des autres partis. Le Congrès népalais et les communistes marxistes-léninistes unifiés, l'autre grande formation de gauche, refusaient de laisser l'ensemble des leviers à un mouvement issu de la lutte armée. Leur alliance de circonstance derrière Yadav visait autant à installer une présidence d'équilibre qu'à contenir l'ancienne guérilla.

Le second tour, le 21 juillet, trancha en faveur du médecin. Ram Baran Yadav fut élu premier président du Népal avec 308 voix sur les 590 exprimées, devançant le candidat maoïste. Deux jours plus tard, le 23 juillet, il prêtait serment. L'homme qui accédait à la magistrature suprême n'avait rien d'un révolutionnaire flamboyant. Né dans un village du district de Dhanusha, formé à la médecine en Inde, il représentait une communauté madhesi qui réclamait depuis des années sa juste part dans un État longtemps confisqué par les castes des hautes terres. Son élection valait donc symbole, comme celle, la même décennie, d'autres figures issues de minorités portées à la tête de vieilles nations.

La fonction qu'il inaugurait restait volontairement modeste. La Constitution provisoire faisait du président un chef d'État essentiellement protocolaire, le pouvoir réel revenant au Premier ministre et à l'Assemblée chargée de rédiger la loi fondamentale définitive. Yadav n'en dut pas moins peser sur le cours des événements. En mai 2009, il refusa d'entériner le limogeage du chef d'état-major de l'armée décidé par le Premier ministre maoïste Pushpa Kamal Dahal, dit Prachanda. Ce dernier démissionna en dénonçant une ingérence présidentielle. L'épisode montra qu'une présidence dite honorifique pouvait, dans un pays sans repères institutionnels, devenir un arbitre décisif.

Le chantier constitutionnel, lui, s'enlisa. L'Assemblée élue en 2008 fut incapable d'accoucher d'un texte dans les délais, prolongea son mandat à plusieurs reprises, puis fut dissoute en 2012 sans avoir abouti. Il fallut une seconde Assemblée constituante et un tremblement de terre dévastateur, en avril 2015, pour que le Népal se dote enfin, en septembre 2015, d'une Constitution définitive. Ram Baran Yadav accompagna cette longue transition jusqu'à son terme et quitta ses fonctions en octobre 2015, après avoir passé le relais à Bidhya Devi Bhandari, première femme présidente du pays.

Sur le terrain, la disparition de la monarchie laissa des traces contrastées. Le palais Narayanhiti, résidence des rois Shah, fut transformé en musée et ouvert au public dès 2009 ; les visiteurs y déambulent aujourd'hui dans les salles où Gyanendra recevait ses ministres, entre les portraits des souverains déchus. Une partie de la population, notamment dans les régions attachées à l'hindouisme d'État, continua de regretter la couronne, et des mouvements royalistes ressurgirent au fil des années, portés par la déception née de l'instabilité gouvernementale chronique de la jeune république.

Dix-huit ans après ce premier tour manqué, le Népal a connu une valse de gouvernements, des coalitions défaites presque aussi vite que formées, et un débat jamais éteint sur la place de la religion et de la monarchie dans l'identité nationale. Ram Baran Yadav, retiré de la vie publique, reste le premier nom d'une liste que le pays n'a cessé d'allonger. Le trône, lui, n'est jamais revenu. Le musée Narayanhiti ferme ses portes chaque soir à la même heure, et la file d'attente, certains jours, s'allonge encore devant l'ancienne demeure des rois.