À Bucarest, ce printemps 2026, le palais Victoria est resté sans maître pendant des semaines. Le 5 mai, une motion de censure votée au Parlement a fait tomber le gouvernement libéral d'Ilie Bolojan, ouvrant une crise institutionnelle que le président Nicu?or Dan, ancien maire de la capitale élu à la magistrature suprême un an plus tôt sur une ligne pro-européenne, n'est pas parvenu à dénouer rapidement. Le candidat qu'il a désigné le 14 juin, le libéral Adrian Ve?tea, n'a pas obtenu la confiance des députés huit jours plus tard. Depuis, les tractations butent sur une question de préséance : le Parti social-démocrate revendique la direction de l'exécutif quand l'alliance du PNL, de l'USR et de l'UDMR propose une gouvernance à rotation, quitte à céder la place aux sociaux-démocrates en 2027. Cette paralysie dit quelque chose de durable sur un pays entré dans l'Union européenne en 2007 mais toujours travaillé par l'instabilité de ses coalitions.
La géographie roumaine explique en partie cette identité tiraillée. Le pays s'organise autour de l'arc des Carpates, une chaîne qui le traverse en forme de croissant et sépare trois grandes provinces historiques : la Valachie au sud, la Moldavie à l'est, la Transylvanie à l'ouest, enserrée par les montagnes. Le Danube dessine la frontière méridionale avec la Bulgarie avant de se jeter dans la mer Noire par un delta immense, sanctuaire de biodiversité classé au patrimoine mondial. À l'est, le littoral de Constan?a ouvre la Roumanie sur une mer qui est devenue, depuis l'invasion russe de l'Ukraine voisine en 2022, une zone de tension militaire directe. Ce relief compartimenté a longtemps freiné l'unité nationale et nourri des particularismes régionaux que l'on retrouve encore dans les votes.
L'histoire du territoire commence bien avant l'idée de nation. Les Daces, peuple installé sur ces terres, furent soumis au début du deuxième siècle par l'empereur Trajan, dont les légions gravèrent leur conquête sur la colonne qui porte son nom à Rome. De cette romanisation naquit une langue latine isolée au milieu d'un océan slave et hongrois, singularité que les Roumains revendiquent encore comme un marqueur d'appartenance à l'Europe occidentale. Au Moyen Âge, les principautés de Valachie et de Moldavie oscillèrent entre la tutelle ottomane et les convoitises hongroise et polonaise, tandis que la Transylvanie passait sous domination des Habsbourg. Le prince Michel le Brave réunit brièvement les trois provinces en 1600, un épisode fugace mais fondateur dans le récit national.
L'unité moderne s'est construite par étapes. En 1859, la Valachie et la Moldavie s'unirent sous Alexandre Jean Cuza pour former le noyau de la Roumanie, dont l'indépendance fut reconnue en 1878. La véritable Grande Roumanie naquit au lendemain de la Première Guerre mondiale, en 1918, avec le rattachement de la Transylvanie, de la Bucovine et de la Bessarabie, doublant presque la superficie et la population du royaume. Ce moment de plénitude fut suivi d'un des chapitres les plus sombres du vingtième siècle. Après la parenthèse fasciste de la Garde de fer et l'alliance avec l'Allemagne nazie, la Roumanie bascula dans l'orbite soviétique. Le régime communiste culmina sous Nicolae Ceau?escu, dont la mégalomanie architecturale, symbolisée par le colossal Palais du Parlement toujours debout à Bucarest, s'accompagna d'une répression féroce et d'une politique nataliste qui laissa des milliers d'enfants dans des orphelinats sinistres.
La chute fut brutale. En décembre 1989, la révolution roumaine, la plus sanglante des révolutions anticommunistes d'Europe de l'Est, s'acheva par l'exécution sommaire de Ceau?escu et de son épouse Elena le jour de Noël, après un procès expédié. Les images de leurs corps firent le tour du monde. La transition démocratique qui suivit fut lente et heurtée, minée par la présence prolongée d'anciens apparatchiks recyclés et par une corruption endémique qui allait devenir le combat central de la vie politique roumaine. L'adhésion à l'OTAN en 2004 puis à l'Union européenne en 2007 ancra le pays à l'Ouest, sans dissiper les fragilités internes.
Ces fragilités ont éclaté au grand jour lors de la présidentielle annulée de 2024, un précédent inédit dans l'Union. Le premier tour, remporté par le candidat d'extrême droite C?lin Georgescu à la faveur d'une campagne massive sur TikTok soupçonnée d'ingérence russe, fut invalidé par la Cour constitutionnelle. Le scrutin rejoué en 2025 porta finalement Nicu?or Dan à la présidence, mathématicien de formation et figure de la société civile anticorruption, face au nationaliste George Simion. Cette séquence a révélé une société profondément clivée entre une frange urbaine europhile et un électorat rural et diaspora séduit par le discours souverainiste.
Sur le terrain, la Roumanie vit aujourd'hui au rythme de la guerre voisine. Des débris de drones russes sont tombés à plusieurs reprises sur son territoire près du Danube, contraignant l'armée à évacuer des villages du delta et à renforcer sa défense aérienne avec l'appui de l'OTAN. Le pays est devenu une plaque tournante logistique pour l'aide à l'Ukraine et un couloir d'exportation pour les céréales ukrainiennes, ce qui a nourri la colère des agriculteurs roumains confrontés à la concurrence des prix. Cette économie de front s'ajoute à une croissance réelle mais inégale, tirée par le numérique et l'industrie automobile, dans un pays qui reste l'un des plus pauvres de l'Union et dont des millions de citoyens travaillent à l'étranger.
Le blocage gouvernemental de l'été 2026 laisse donc la Roumanie dans une position inconfortable : membre solide de l'alliance atlantique et rempart oriental de l'Union, mais incapable de se doter d'un exécutif stable au moment où sa frontière est la plus exposée. Nicu?or Dan a promis un changement graduel plutôt que le chaos. Les négociations sur le nom du prochain Premier ministre, entre le social-démocrate Sorin Grindeanu et l'eurodéputé libéral Siegfried Mure?an, se poursuivent sans échéance fixée. Personne, à Bucarest, ne s'aventure à prédire la date d'un accord.