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MEMOIRE D URNES

20 juillet 1960 : Ceylan, le jour où une veuve en sari blanc est devenue la première femme à diriger un gouvernement

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

Le 20 juillet 1960, les électeurs de Ceylan, l'île qui ne s'appelait pas encore Sri Lanka, ont fait entrer une inconnue de la politique dans l'histoire mondiale. Sirimavo Bandaranaike n'avait jamais brigué de mandat, ni prononcé de discours de campagne avant cette année-là. Veuve depuis moins d'un an d'un Premier ministre assassiné, elle conduisit son parti à la victoire et devint, quelques jours plus tard, la première femme cheffe de gouvernement de la planète. Aucune démocratie n'avait encore confié son exécutif à une femme.

Le scrutin était le second en quatre mois. Les élections de mars 1960 n'avaient dégagé aucune majorité, laissant l'île ingouvernable et rendant un nouveau vote inévitable. Le Sri Lanka Freedom Party, la formation fondée par Solomon Bandaranaike, traversait une crise profonde depuis l'assassinat de son chef par un moine bouddhiste en septembre 1959. Faute de figure fédératrice, le parti se tourna vers la veuve du fondateur. Sirimavo Bandaranaike promit de poursuivre l'œuvre de son mari, à commencer par le Sinhala Only Act qui avait fait du cingalais la seule langue officielle, et par un programme de nationalisations des entreprises privées et des écoles confessionnelles.

Le résultat contint un paradoxe que les historiens de l'île commentent encore. Le United National Party de Dudley Senanayake, hostile à toute nationalisation et rétif à un compromis avec le Federal Party tamoul, arriva en tête du vote populaire avec 37,2 % des suffrages. Mais le mode de scrutin uninominal joua contre lui : le SLFP, crédité de 33,2 % des voix, remporta 75 des 151 sièges de la Chambre des représentants, contre 30 seulement pour le parti de Senanayake. La géographie des circonscriptions, plus que le nombre brut d'électeurs, décida du sort du gouvernement. Sirimavo Bandaranaike disposait de la première force parlementaire et forma un cabinet.

La campagne s'était jouée sur des lignes de fracture qui allaient marquer l'île pour un demi-siècle. La question de la langue dominait tout. En privilégiant le cingalais, le SLFP consolidait le vote de la majorité bouddhiste tout en creusant le ressentiment de la minorité tamoule, concentrée dans le nord et l'est. Sirimavo Bandaranaike promettait pourtant de rechercher un compromis avec le Federal Party, promesse dont l'application se révéla vite difficile. Le programme de nationalisations, lui, inquiétait les milieux d'affaires et les écoles chrétiennes, que le nouveau pouvoir entendait placer sous contrôle de l'État.

L'accession d'une femme au sommet de l'exécutif fit le tour du monde, à une époque où aucun pays n'avait franchi ce cap. La presse internationale s'attarda sur la silhouette de cette veuve en sari blanc, couleur du deuil, qui pleurait encore son mari en gouvernant. Ses adversaires la surnommèrent avec condescendance « la ménagère qui pleure », persuadés qu'elle ne serait qu'une figure de transition manœuvrée par les cadres du parti. Ils se trompaient. Sirimavo Bandaranaike gouverna avec une fermeté qui surprit ses détracteurs et s'imposa comme une dirigeante à part entière, pas comme la gardienne d'un héritage.

Son premier mandat, jusqu'en 1965, imprima un tournant durable. Elle accéléra les nationalisations, plaça les compagnies pétrolières étrangères sous contrôle public, développa une diplomatie de non-alignement qui fit de Colombo un interlocuteur écouté du tiers-monde. Elle revint au pouvoir en 1970 et présida, en 1972, à la transformation du dominion de Ceylan en république, rebaptisée Sri Lanka. C'est aussi sous ses gouvernements successifs que s'aggravèrent les tensions communautaires dont les politiques linguistiques des années 1950 et 1960 avaient posé les jalons, tensions qui devaient dégénérer, une génération plus tard, en une guerre civile de vingt-six ans.

L'histoire de la famille ne s'arrêta pas là. En 1994, la fille de Sirimavo, Chandrika Kumaratunga, fut élue présidente et nomma sa mère Première ministre, réunissant pour un temps les deux plus hautes fonctions de l'État entre les mains d'une même lignée. Sirimavo Bandaranaike occupa ce poste jusqu'en août 2000, avant de démissionner pour raisons de santé. Elle mourut le 10 octobre 2000, jour d'élections législatives, après avoir voté. Elle avait été chef de gouvernement à trois reprises sur quatre décennies.

Soixante-six ans après ce 20 juillet, le nom Bandaranaike reste attaché à l'île jusque dans sa géographie : l'aéroport international de Colombo porte celui de Solomon, l'époux assassiné dont la veuve reprit le flambeau. Les livres d'histoire, eux, gardent une date et un chiffre. Le 20 juillet 1960, dans une île du sud de l'Asie, une femme accédait pour la première fois à la tête d'un gouvernement. Le reste du monde mettrait des années à suivre.