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BANGLADESH - NECROLOGIE

Muhammad Jamiruddin Sircar : la disparition d'une mémoire institutionnelle

BANGLADESH - NECROLOGIE Source : Thedeltatelegram

Le matin du 12 juillet 2026, à 4h19, Muhammad Jamiruddin Sircar rendait son dernier souffle au Bangladesh Specialized Hospital, dans le quartier de Shyamoli à Dacca, où il était pris en charge depuis plusieurs jours. À quatre-vingt-quatorze ans, l'ancien président par intérim de la République populaire du Bangladesh incarnait l'une des ultimes mémoires institutionnelles vivantes ayant traversé les trois âges politiques du sous-continent, naviguant de l'administration de l'Empire britannique aux crises contemporaines de la république bangladaise, en passant par les terribles fractures du Pakistan oriental.

L'histoire de ce théoricien du droit débute le 1er décembre 1931 dans l'extrême nord de la présidence du Bengale. Il vient au monde dans le village de Nayabari, rattaché à la région de Tetulia dans le district de Jalpaiguri. Ce territoire de plaines, aujourd'hui englobé dans le district bangladais de Panchagarh, subit alors l'autorité absolue de la couronne britannique. Il grandit dans un environnement familial préservé des urgences matérielles. Son père, Moulvi Ali Baksh, détient le statut de jotedar, un titre officiel désignant les puissants propriétaires terriens qui structurent l'économie agricole et l'organisation sociale locale sous le Raj britannique. Avec sa mère Begum Fakhrunnessa, le foyer offre au jeune garçon des ressources qui lui garantissent un accès ininterrompu à l'instruction supérieure, une exception rare dans les zones rurales bengalies des années trente. L'adolescent grandit en observant les prémices violentes de la partition des Indes et l'intégration forcée de sa région natale au sein du nouveau Pakistan en 1947. Cette redéfinition brutale des frontières s'accompagne de tensions identitaires profondes qui cimenteront sa vision de l'État.

Il s'installe dans la métropole pour rejoindre l'université de Dacca. Le campus universitaire s'affirme à cette époque comme le point de convergence de la contestation linguistique face au pouvoir lointain et centralisé d'Islamabad. Il choisit d'étudier les dynamiques temporelles et décroche un baccalauréat universitaire spécialisé, immédiatement suivi d'un master en histoire. La simple étude du passé cède rapidement la place à une volonté d'agir sur l'appareil d'État. Il entame de nouvelles études de droit au sein de la même faculté, obtient son diplôme et s'inscrit au barreau local en 1960. Les perspectives professionnelles offertes par le système judiciaire rudimentaire du Pakistan oriental ne satisfont pas ses exigences intellectuelles. L'année suivante, il quitte le sous-continent pour s'installer à Londres. La capitale britannique lui offre un poste d'observation direct sur les mutations géopolitiques mondiales induites par la décolonisation. Il passe les portes de la très sélective Honorable Society of Lincoln's Inn. Cette institution lui délivre le diplôme de barrister, lui accordant le privilège immense d'intégrer le barreau anglais et de plaider devant toutes les juridictions des pays membres du Commonwealth. Il s'approprie les mécanismes complexes de la common law, une méthode de raisonnement jurisprudentielle qui déterminera toutes ses futures interprétations de la constitution de son pays natal.

Lorsque la guerre de libération du Bangladesh éclate au printemps 1971, les fondations légales de la province s'effondrent sous la répression militaire ordonnée par le pouvoir pakistanais. Au lendemain de l'indépendance, obtenue au prix d'un nombre incalculable de victimes civiles, le jeune État doit inventer ses propres institutions judiciaires. Le spécialiste formé au Royaume-Uni rejoint naturellement les rangs de la toute nouvelle Cour suprême du Bangladesh. Il y bâtit sa réputation en plaidant des contentieux massifs relevant du droit constitutionnel, des affaires civiles et des crimes de sang. Les premières années de la nation enregistrent des chocs politiques majeurs, aboutissant aux assassinats au sommet de l'automne 1975. Le général Ziaur Rahman finit par prendre le contrôle total du pays et comprend la nécessité de structurer son pouvoir militaire par la création d'une base partisane civile. L'avocat rejoint ce mouvement dès sa fondation et intègre par la suite le comité permanent du Parti nationaliste du Bangladesh, l'instance souveraine chargée d'approuver chaque orientation stratégique de la formation politique.

Le président Ziaur Rahman identifie très vite le potentiel diplomatique de son conseiller juridique. Il le nomme en 1977 au sein de la délégation gouvernementale envoyée siéger à l'Assemblée générale des Nations unies. Dans l'immense bâtiment new-yorkais, le juriste prend en charge les épineux dossiers de la commission juridique. Durant plusieurs sessions consécutives, jusqu'en 1980, il affronte les débats visant à asseoir la crédibilité internationale de Dacca, défendant des textes d'une extrême technicité dans le climat hostile de la guerre froide. L'assassinat brutal du président Ziaur Rahman en 1981 n'interrompt pas son ascension dans la haute administration. Sous la présidence d'Abdus Sattar, il devient ministre d'État aux Affaires étrangères et retourne au siège des Nations unies pour porter la position officielle de son pays sur des dossiers mondiaux sensibles.

Ce technocrate bâtit parallèlement sa légitimité populaire par la voie des urnes. Il se porte candidat sous les couleurs de sa formation politique et remporte les élections législatives de 1979 dans la circonscription de Panchagarh-1. Après l'intermède du régime martial imposé par le général Ershad dans les années quatre-vingt, le Parti nationaliste du Bangladesh retrouve le pouvoir en 1991, dirigé par Bégum Khaleda Zia. La Première ministre lui confie successivement le portefeuille de l'État chargé des Terres, puis celui de l'Éducation. Le travail de reconstruction s'annonce titanesque dans une nation où le système scolaire vacille sous le poids d'un sous-financement systémique.

La première décennie du nouveau millénaire représente le sommet absolu de sa trajectoire publique. Son camp politique reconquiert la majorité parlementaire à l'automne 2001. Le 28 octobre, l'assemblée des députés l'élit à la présidence du Jatiya Sangsad, le Parlement de la république. Son mandat au perchoir est suspendu à l'été 2002 par un séisme politique frappant le sommet de l'État. Le président de la République en exercice, A. Q. M. Badruddoza Chowdhury, se retrouve isolé et démissionne. Les articles de la loi fondamentale exigent que le président du Parlement assume la continuité de l'État. Le 21 juin 2002, Muhammad Jamiruddin Sircar prend possession du palais de Bangabhaban en qualité de président par intérim. Cette parenthèse s'achève le 6 septembre 2002 lors de l'investiture de son successeur élu, Iajuddin Ahmed. Il récupère le jour même la direction des débats législatifs, position qu'il maintiendra jusqu'au 25 janvier 2009.

Le scrutin législatif de décembre 2008 bouleverse le rapport de force national. La Ligue Awami écrase ses adversaires dans les urnes et l'ancien président du Parlement essuie une défaite dans sa propre circonscription. En avril 2009, une commission d'enquête parlementaire, désormais pilotée par ses adversaires politiques, accuse l'ancien président du Jatiya Sangsad d'avoir fait rembourser illégalement des factures médicales personnelles, pour un montant d'environ deux millions sept cent mille takas, sans l'accord explicite de la Première ministre. L'avocat conteste ces conclusions devant la Haute Cour de la Cour suprême du Bangladesh, une procédure qui restera durablement en suspens. Malgré ce revers, il ne se retire pas immédiatement de la vie parlementaire : il remporte une élection partielle dans la circonscription de Bogura-6 en 2009 et siège au sein du neuvième Parlement, avant de poursuivre son engagement comme chef adjoint de l'opposition.

Sa fin de carrière politique le voit progressivement s'éloigner des rassemblements partisans pour se consacrer au financement et au suivi du Barrister Jamiruddin Sircar Collegiate Institute, le centre éducatif qu'il a fondé en 1990 à Panchagarh pour démocratiser l'accès au savoir dans les villages isolés du nord du pays. Son épouse Nur Akhtar disparaît en 2023. Il laisse derrière lui sa fille Nilufar Jamir et ses fils Muhammad Nawshad Zamir, actuel député de Panchagarh-1, et Naufal Zamir.

L'annonce de sa mort a suscité un large mouvement de condoléances au Bangladesh, du président de la République au Premier ministre Tarique Rahman, en passant par le Chief Justice et de nombreux responsables politiques, saluant unanimement le parcours d'un homme d'État, d'un juriste reconnu et d'un défenseur de la culture parlementaire.