Il aimait déranger ses propres amis. En 2019, alors que le nationalisme flamand faisait figure d'adversaire absolu pour la plupart des responsables francophones, Hervé Hasquin désignait publiquement Bart De Wever comme « le penseur le plus brillant du paysage politique actuel ». La sortie avait fait grincer des dents jusque dans son parti. Elle disait tout de l'homme : un libéral qui préférait l'idée juste au camp confortable, un historien qui ne renonçait jamais à provoquer la réflexion. Hervé Hasquin est mort lundi 13 juillet à l'âge de 83 ans, a annoncé l'Université libre de Bruxelles, où sa disparition a été ressentie comme la perte d'une part de sa mémoire.
Né à Charleroi le 31 décembre 1942, ce fils du pays noir aura passé sa vie entre deux vocations rarement conciliables, la science et le pouvoir. Historien du XVIIIe siècle, spécialiste des Lumières et de la question religieuse, il fonde à l'ULB le Centre interdisciplinaire d'étude des religions et de la laïcité, un objet d'étude qui résume son obsession : comprendre comment une société tient ensemble ses croyances et sa liberté de conscience. À l'université, il gravit tous les échelons. Doyen de la Faculté de philosophie et lettres de 1979 à 1982, il devient recteur de l'ULB de 1982 à 1986, puis président de son conseil d'administration de 1986 à 1994.
C'est un homme déjà installé dans le prestige académique qui bascule en politique. Sous les couleurs du Mouvement réformateur et de la famille libérale francophone, il entre au gouvernement de la Région de Bruxelles-Capitale, où il siège comme ministre de 1995 à 1999. Puis vient la consécration institutionnelle : de 1999 à 2004, il exerce la fonction de ministre-président de la Communauté française de Belgique, aujourd'hui rebaptisée Fédération Wallonie-Bruxelles. À la tête de l'exécutif chargé de l'enseignement, de la culture et de la recherche pour les francophones du pays, Hasquin met au service de la chose publique la rigueur d'un chercheur et le goût des débats qu'on ne tranche pas d'avance.
Sa carrière ne s'arrête pas à la politique élective. Après 2004, il devient secrétaire perpétuel de l'Académie royale de Belgique, gardien d'une institution savante vieille de plus de deux siècles. De 2008 à 2011, il préside le conseil d'administration du Centre pour l'égalité des chances et la lutte contre le racisme, devenu depuis Unia. L'itinéraire épouse une conviction constante, celle d'un homme des Lumières convaincu que la raison, la tolérance et le débat contradictoire valent mieux que les certitudes héritées.
Sa liberté de ton lui a valu autant d'admirateurs que d'adversaires. Il maniait la provocation avec une gourmandise assumée. « Si la N-VA se présente aux élections en Wallonie, je lui donne 20 % des voix », lançait-il en 2018, manière de secouer une classe politique francophone qu'il jugeait engourdie dans ses réflexes. Cette indépendance a parfois eu un coût. En 2021, sa candidature à la présidence de l'Académie de recherche et d'enseignement supérieur, l'ARES, avait été rejetée sur fond de divisions entre les acteurs de l'enseignement, un revers qu'il avait encaissé sans renoncer à dire ce qu'il pensait.
L'hommage rendu par son université dessine le portrait d'une figure qui débordait les cadres. « Hervé Hasquin fut une personnalité d'exception, qui ne laissait personne indifférent. Notre université perd l'un de ses plus grands esprits, l'une de ses plus fortes personnalités et un homme qui a profondément marqué son histoire », a réagi l'ULB dès l'annonce de sa mort. Au sein du MR, les hommages se sont succédé au fil de la journée de lundi, saluant un « grand esprit », un « dirigeant visionnaire », un « libéral dans l'âme ». Les formules, chez ceux qui l'ont connu, reviennent sur un même trait : l'homme pensait contre lui-même quand il le fallait.
Le Carolo n'avait jamais renié ses racines. Historien reconnu bien au-delà des cercles universitaires, auteur prolifique sur l'histoire de la Wallonie, de Bruxelles et de la laïcité, il incarnait un profil devenu rare, celui de l'intellectuel qui accepte de descendre dans l'arène sans y perdre son exigence. En 2011, il figurait parmi les premiers récipiendaires des « Mérites wallons », distinction remise par le gouvernement régional à l'Élysette, à Namur, aux côtés du ministre-président socialiste Rudy Demotte. Le libéral et le socialiste, réunis pour une photographie : l'image résumait une carrière passée à franchir les lignes que d'autres jugeaient infranchissables.
Sa mort laisse un vide dans un monde académique et politique francophone qui comptait de moins en moins de passeurs entre le savoir et la décision. Les circonstances des funérailles n'avaient pas encore été précisées lundi soir. À l'ULB, on rappelait simplement qu'il avait été, selon la formule d'un de ses anciens collègues, de ceux « qui obligent les autres à réfléchir ».