Le 21 juillet 2019, un parti qui n'existait pas dix-huit mois plus tôt et qui portait le nom d'une série télévisée a obtenu, seul, la majorité absolue au Parlement ukrainien. Serviteur du peuple, la formation du nouveau président Volodymyr Zelensky, remporta 254 des 424 sièges pourvus de la Rada. Aucune force politique n'avait réussi pareille performance depuis l'indépendance de 1991. Le pays qui votait ce jour-là confiait tous les leviers, la présidence puis le Parlement, à un homme dont la principale expérience du pouvoir avait été de l'incarner à l'écran.
Le scrutin était anticipé. Élu président en avril avec près de trois quarts des voix, Zelensky avait dissous la Rada le jour même de son investiture, le 21 mai, pour éviter de gouverner avec un Parlement hérité de l'ère Porochenko. Le pari était risqué : sans majorité, sa présidence risquait la paralysie. Il fut gagné au-delà des espérances. Serviteur du peuple rassembla 43,2 % des suffrages à la proportionnelle et compléta son avance dans les circonscriptions uninominales, atteignant une majorité qui lui permettait de former un gouvernement sans allié.
Le visage de la nouvelle assemblée frappa autant que l'ampleur du résultat. Près de 80 % des députés élus n'avaient jamais siégé, et l'ensemble des élus de Serviteur du peuple étaient des novices en politique. On y comptait des juristes, des chefs d'entreprise, d'anciens journalistes, des collaborateurs de la société de production télévisée de Zelensky. Cette Rada renouvelée incarnait la promesse de rupture avec les oligarques et les appareils qui dominaient la vie politique ukrainienne depuis un quart de siècle. Elle traduisait aussi un risque, celui d'un Parlement inexpérimenté face à des dossiers d'une brutale complexité.
Les autres forces furent balayées. La Plateforme d'opposition, prorusse, arriva loin derrière avec une quarantaine de sièges, solidement implantée dans l'est russophone. Le parti Solidarité européenne de l'ancien président Petro Porochenko, la formation Batkivchtchyna de Ioulia Tymochenko et le mouvement Holos du rockeur Sviatoslav Vakartchouk se partagèrent le reste. Le paysage partisan issu de la révolution de Maïdan de 2014 se trouvait recomposé de fond en comble en une seule journée de vote.
Zelensky avait promis de faire la paix dans le Donbass, où la guerre contre les séparatistes soutenus par Moscou durait depuis 2014, de combattre la corruption et de rompre avec l'emprise des oligarques. La majorité obtenue lui donnait les moyens législatifs de tenir ces engagements. La Rada nouvellement élue leva l'immunité parlementaire, vota une réforme foncière ouvrant le marché des terres agricoles, adopta des lois sur le fonctionnement de la justice. Les premières négociations avec Moscou, au format dit Normandie, reprirent à Paris en décembre 2019, sans percée décisive.
L'histoire n'accorda pas à ce Parlement le mandat tranquille que promettait sa majorité. La question qui avait porté Zelensky au pouvoir, la paix à l'est, devint celle qui allait redéfinir sa présidence. Le 24 février 2022, la Russie lançait une invasion à grande échelle de l'Ukraine. La Rada élue en 2019, dont beaucoup d'observateurs avaient raillé l'inexpérience, se réunit sous les alertes aériennes pour voter la loi martiale et coordonner l'effort de guerre. Le comédien devenu président, que ses adversaires jugeaient trop léger pour la fonction, devint le visage de la résistance nationale face à Moscou.
La guerre gela aussi le calendrier démocratique. Le mandat de la Rada, qui aurait dû s'achever, et l'élection présidentielle qui aurait dû se tenir au printemps 2024 furent suspendus par la loi martiale, qui interdit la tenue de scrutins en temps de guerre. Le Parlement élu ce 21 juillet 2019 a ainsi continué de siéger bien au-delà de la durée prévue, faute de pouvoir organiser un vote sur un territoire partiellement occupé et sous les bombes. La légitimité des institutions nées de 2019 est devenue, à mesure que le conflit s'éternisait, un argument dans la propagande adverse.
Sept ans après ce dimanche d'été, la promesse initiale de Serviteur du peuple, en finir avec l'ancien monde politique, a été rattrapée par une réalité que nul ne prévoyait dans les états-majors de campagne. Les novices élus en 2019 gouvernent un pays en guerre. Volodymyr Zelensky, filmé chaque soir dans un tee-shirt kaki depuis Kiev, n'a plus rien du personnage de fiction qui avait donné son nom à un parti. La série s'appelait Serviteur du peuple. La suite ne figurait dans aucun scénario.