Le 22 juillet 1951, les Portugais furent conviés à élire un président qui n'avait, le matin du vote, plus personne en face de lui. Le général Francisco Craveiro Lopes, candidat désigné par le régime de l'Estado Novo, se présenta seul devant les électeurs. Son unique adversaire déclaré, l'amiral Manuel Quintão Meireles, avait retiré sa candidature la veille du scrutin. Un troisième prétendant, le mathématicien Rui Luís Gomes, avait été rayé de la liste après avoir été qualifié de communiste par la dictature. L'élection eut lieu, mais le résultat était écrit d'avance.
Le scrutin se tenait cinq ans avant l'échéance normale. Le président sortant, le maréchal Óscar Carmona, était mort en fonction le 18 avril 1951, ouvrant une vacance que le régime devait combler. La présidence portugaise, sous l'Estado Novo, était largement décorative : le pouvoir réel appartenait au président du Conseil, António de Oliveira Salazar, qui gouvernait le pays d'une main de fer depuis la fin des années 1920. Choisir un chef de l'État revenait, pour Salazar, à désigner un homme de confiance capable d'occuper le palais de Belém sans jamais lui faire de l'ombre. Craveiro Lopes, militaire loyal, correspondait au profil.
Le retrait de Quintão Meireles disait tout du fonctionnement du système. L'opposition, tolérée sur le papier le temps des campagnes, se heurtait à une administration, une police politique et une presse entièrement contrôlées par le régime. Sans accès équitable aux électeurs, sans garanties sur le déroulement du vote, les candidats indépendants renonçaient régulièrement à la dernière minute, dénonçant une mascarade plutôt que de la cautionner par leur participation. L'amiral suivit cette logique et se retira à la veille du 22 juillet. Craveiro Lopes fut élu sans opposition, avec, selon les chiffres officiels, environ 80 % des voix exprimées.
L'épisode illustrait la mécanique d'un régime qui tenait à la forme électorale sans en accepter le fond. L'Estado Novo, né en 1933, se voulait un ordre corporatiste, catholique et autoritaire, hostile au libéralisme parlementaire comme au communisme. Il maintenait des rituels de vote soigneusement encadrés, un parti unique de fait, l'Union nationale, et une opposition maintenue dans un état de faiblesse permanent. Les élections servaient à légitimer le pouvoir devant l'étranger, pas à le remettre en jeu. Salazar y voyait un décor utile, jamais un risque.
Craveiro Lopes, une fois installé à Belém, se montra pourtant moins docile que prévu. Militaire de carrière, ancien gouverneur de Goa, il exerça la fonction avec une certaine indépendance d'esprit et prit ses distances avec Salazar au fil de son mandat. Cette autonomie lui coûta cher : à l'expiration de son mandat en 1958, le régime refusa de le reconduire et lui préféra l'amiral Américo Tomás, plus sûr. La présidence, même vidée de pouvoir réel, restait une pièce que Salazar entendait contrôler entièrement.
C'est l'élection suivante, celle de 1958, qui devait révéler les fissures du système. Le général Humberto Delgado, dissident venu de l'intérieur du régime, mena une campagne d'opposition d'une audace inédite et rassembla des foules considérables. Sommé un jour de dire ce qu'il ferait de Salazar s'il était élu, il répondit d'une formule restée célèbre : il le limogerait. Delgado fut officiellement battu au terme d'un scrutin dénoncé comme truqué, contraint à l'exil, puis assassiné en 1965 par la police politique près de la frontière espagnole. Après lui, le régime supprima l'élection du président au suffrage direct pour la confier à un collège dévoué.
Le décor électoral de 1951 survécut ainsi à son concepteur. Salazar dirigea le Portugal jusqu'à ce qu'une chute de son fauteuil, en 1968, l'écarte du pouvoir, remplacé par Marcelo Caetano. L'Estado Novo, lui, ne tomba que le 25 avril 1974, renversé par un coup d'État militaire mené par de jeunes officiers, la Révolution des œillets, qui mit fin à près d'un demi-siècle de dictature et rendit aux Portugais des élections dont l'issue n'était pas connue d'avance.
Soixante-quinze ans après le vote sans adversaire du 22 juillet 1951, le nom de Francisco Craveiro Lopes ne figure plus guère que dans les manuels, entre deux présidents de l'Estado Novo. La leçon de ce scrutin, elle, a survécu à l'oubli du personnage. Un régime peut convoquer les électeurs, imprimer des bulletins et proclamer des résultats sans rien risquer, tant qu'il s'est assuré que la case en face du candidat officiel restera vide. Au Portugal, il fallut attendre 1974 pour qu'elle cesse de l'être.