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UN JOUR, UN PAYS

Djibouti, la rente du détroit

UN JOUR, UN PAYS Source : EPOC - création IA

Sur un promontoire balayé par le vent chaud de la mer Rouge, les drapeaux de cinq puissances flottent à quelques dizaines de kilomètres les uns des autres. La France, les États-Unis, la Chine, le Japon et l'Italie entretiennent tous une base militaire sur les vingt-trois mille kilomètres carrés de Djibouti, minuscule État de la Corne de l'Afrique dont un responsable résumait récemment la stratégie à la chaîne Al Jazeera par une formule limpide : notre géographie est notre pétrole. En avril 2026, le président Ismaïl Omar Guelleh a été réélu pour un sixième mandat avec 97,81 pour cent des suffrages, prolongeant un règne entamé en 1999. Peu après, Paris et Djibouti signaient un nouvel accord de défense au terme de négociations plus âpres que prévu. Ces deux événements disent l'essentiel du pays : une longévité politique verrouillée et une rente stratégique disputée.

La géographie, ici, tient lieu de destin. Djibouti garde l'entrée du détroit de Bab-el-Mandeb, couloir large d'à peine trente kilomètres à son point le plus resserré, qui relie le golfe d'Aden à la mer Rouge et, au-delà, au canal de Suez et à la Méditerranée. Par ce goulet transite près de douze pour cent du commerce maritime mondial, des porte-conteneurs asiatiques aux tankers du Golfe. Le pays est coincé entre l'Éthiopie à l'ouest, géant enclavé de plus de cent millions d'habitants dont il est le débouché maritime quasi exclusif, l'Érythrée au nord, avec laquelle les relations restent tendues, et la Somalie au sud. Son territoire est un désert volcanique, l'un des lieux les plus chauds de la planète, ponctué par le lac Assal, point le plus bas d'Afrique, dont les rives de sel éblouissent sous une chaleur écrasante. L'agriculture y est presque impossible : tout ou presque doit être importé, et l'eau demeure une préoccupation permanente.

Ce qui manque en ressources, Djibouti le compense par sa position. Le port de Djibouti-ville concentre l'essentiel des importations et exportations éthiopiennes, ce qui en fait le poumon commercial de toute la région. Autour de cette activité portuaire s'est bâtie une économie de services et de transit, dopée par les investissements chinois qui ont financé le chemin de fer moderne reliant la capitale à Addis-Abeba. L'année dernière, un partenariat avec l'Arabie saoudite a été conclu pour développer le port de Tadjourah, signe que les monarchies du Golfe entendent elles aussi peser dans cette zone charnière entre l'Afrique et la péninsule Arabique.

L'histoire du pays est indissociable de la France. Ancienne Côte française des Somalis, puis Territoire français des Afars et des Issas, Djibouti fut l'un des derniers confettis de l'empire colonial français, conservé précisément pour son escale maritime sur la route de l'Indochine et de l'océan Indien. L'indépendance ne fut proclamée qu'en 1977, tardivement au regard du reste de l'Afrique, et la France y maintint aussitôt une importante garnison, longtemps sa plus grande base militaire à l'étranger. La jeune nation dut composer avec sa fracture interne entre les Issas, d'origine somalie, et les Afars, présents des deux côtés de la frontière éthiopienne. Cette rivalité dégénéra en guerre civile dans les années 1990, avant qu'un accord de paix et une répartition du pouvoir n'apaisent les tensions sans les effacer.

La vie politique s'est ensuite figée autour d'un homme. Hassan Gouled Aptidon, premier président, céda la place en 1999 à son neveu Ismaïl Omar Guelleh, ancien chef des services de renseignement, qui n'a plus lâché le pouvoir depuis. Une révision constitutionnelle a levé en 2010 la limite du nombre de mandats, ouvrant la voie à des réélections successives obtenues avec des scores écrasants et boudées par une opposition qui dénonce un scrutin sans réel enjeu. À soixante-dix-huit ans, Guelleh gouverne un pays d'environ un million d'habitants comme une affaire de famille et de fidélités claniques, tout en cultivant une image de garant de la stabilité dans une région qui n'en manque pas d'exemples contraires.

C'est précisément cette stabilité que Djibouti vend au plus offrant. Après la France, les États-Unis ont installé le Camp Lemonnier, leur seule base permanente sur le continent africain, plaque tournante de la lutte antiterroriste et des opérations de drones vers le Yémen et la Somalie. La Chine y a ouvert en 2017 sa première base militaire à l'étranger, à quelques kilomètres des installations américaines, une proximité qui résume à elle seule la nouvelle géopolitique des océans. Japonais et Italiens complètent ce voisinage improbable. Djibouti perçoit de chacun des loyers substantiels et joue habilement de la concurrence entre grandes puissances, transformant un handicap, l'absence de ressources, en instrument de souveraineté monnayable.

La proximité du Yémen a récemment rappelé la fragilité de cet équilibre. Depuis que les rebelles houthis multiplient les attaques contre les navires en mer Rouge, le trafic dans le détroit de Bab-el-Mandeb s'est effondré, de nombreux armateurs préférant contourner l'Afrique par le cap de Bonne-Espérance. Cette désertion frappe directement les recettes portuaires djiboutiennes et menace le modèle économique du pays, dont la prospérité dépend du passage ininterrompu des cargos. Les bases étrangères, elles, y ont gagné une raison d'être supplémentaire, coordonnant la protection du corridor maritime.

Le nouvel accord de défense signé avec la France cet été traduit ce rapport de force réévalué. Paris a dû négocier plus durement, à l'heure où son influence recule ailleurs au Sahel et où Djibouti dispose de partenaires alternatifs. Le pays reste un point d'appui essentiel pour la présence française dans l'Indopacifique, mais il n'est plus une chasse gardée. Réélu jusqu'à la fin de la décennie, Guelleh continue de louer sa géographie au monde entier. La question qui plane sur Djibouti n'est pas celle de son alignement, mais celle de sa succession, un sujet dont personne, au palais présidentiel, ne parle ouvertement.