Le 23 juillet 2009, alors que les bureaux de vote étaient encore ouverts à travers le Kirghizistan, le principal adversaire du président sortant a annoncé qu'il ne reconnaissait pas l'élection à laquelle il participait. Almazbek Atambaïev, candidat de l'opposition unie, retira sa candidature le jour même du scrutin, dénonçant des fraudes qu'il jugeait massives. Le président Kourmanbek Bakiev fut réélu quelques heures plus tard avec 76 % des voix, selon les chiffres officiels. Le vainqueur célébrait déjà sa victoire quand le perdant expliquait pourquoi il n'y avait, à ses yeux, jamais eu de véritable élection.
Le retrait d'Atambaïev n'avait rien d'un coup de théâtre isolé. Leader du Parti social-démocrate, seule formation d'opposition représentée au Parlement, il avait été désigné en avril candidat unique d'un front hostile à Bakiev. Dès le déroulement du vote, ses équipes signalèrent des bourrages d'urnes, des listes électorales gonflées et un accès inéquitable aux médias. Le jour du scrutin, il déclara considérer l'élection illégitime en raison de violations d'une ampleur sans précédent et réclama la tenue d'un nouveau vote. Sa sortie priva Bakiev d'un adversaire crédible sans rien retirer à la victoire annoncée du pouvoir.
Les observateurs internationaux confortèrent ces accusations. L'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe releva que le scrutin avait été entaché de nombreux problèmes et irrégularités, citant des bourrages d'urnes et des anomalies dans le décompte. Elle nota aussi que Bakiev avait bénéficié d'avantages indus, notamment une couverture médiatique très supérieure à celle de ses concurrents. Le verdict des urnes reflétait moins le choix des électeurs que la capacité d'un appareil d'État à produire le résultat attendu.
Le score de 2009 sonnait comme un reniement. Kourmanbek Bakiev était lui-même arrivé au pouvoir en 2005 à la faveur de la révolution des Tulipes, un soulèvement populaire qui avait chassé le premier président du pays indépendant, Askar Akaïev, accusé d'autoritarisme et de népotisme. L'homme qui avait promis le renouveau démocratique reproduisait, quatre ans plus tard, les pratiques qu'il avait dénoncées : concentration du pouvoir, mainmise familiale sur les postes clés, musellement de la presse et de l'opposition. La révolution qui l'avait porté au sommet s'était retournée en son contraire.
Dans les mois qui suivirent sa réélection, Bakiev accéléra cette dérive. Il plaça son fils Maxime à la tête d'une agence économique stratégique, resserra son contrôle sur les médias, et laissa se multiplier les intimidations contre les journalistes indépendants. Le mécontentement grandissait dans une population frappée par la pauvreté, la corruption et une hausse brutale des tarifs de l'électricité et du chauffage décidée à l'hiver 2009-2010. Le résultat gonflé de juillet 2009 n'avait pas consolidé le régime ; il avait masqué, un temps, l'ampleur du rejet qu'il inspirait.
La rupture vint moins d'un an plus tard. En avril 2010, des manifestations parties du nord du pays dégénérèrent en émeutes meurtrières à Bichkek. La répression fit des dizaines de morts devant le siège de la présidence. En quelques jours, le pouvoir s'effondra. Bakiev s'enfuit du pays et trouva refuge au Bélarus, tandis qu'un gouvernement provisoire prenait les rênes. Celui-ci était dirigé par Roza Otounbaïeva, ancienne diplomate qui devint la première femme cheffe d'État d'Asie centrale, une région où le pouvoir restait un monopole masculin.
Le Kirghizistan choisit alors une voie singulière dans son voisinage. Un référendum organisé en juin 2010 adopta une nouvelle Constitution transformant le pays en régime parlementaire, cas quasi unique parmi les républiques d'Asie centrale, toutes attachées à des présidences fortes. Almazbek Atambaïev, l'homme qui avait quitté la table en juillet 2009, fut élu président l'année suivante et accéda enfin, par les urnes, à la fonction qu'il jugeait volée. Le renversement complet des rôles disait la vitesse à laquelle la vie politique kirghize pouvait basculer.
Dix-sept ans après ce scrutin contesté, le pays n'a pas trouvé la stabilité. Une nouvelle révolution, en octobre 2020, a chassé un autre président ; Atambaïev lui-même a fini derrière les barreaux, rattrapé par les luttes de clans qui minent le pays depuis son indépendance. Kourmanbek Bakiev, condamné par contumace dans son pays, vit toujours en exil au Bélarus. Le résultat de 76 % qu'il avait fait proclamer un soir de juillet 2009 aura tenu moins longtemps que la révolution qu'il avait lui-même conduite quatre ans plus tôt.