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MEMOIRE D URNES

24 juillet 2014 : Irak, le jour où le Parlement a élu un président pendant que Mossoul tombait

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

Le 24 juillet 2014, le Parlement irakien réussit à s'accorder sur un nom, chose rare cet été-là, et élut Fouad Massoum président de la République. Le vétéran kurde recueillit 211 voix contre 17 à son rival Barham Salih. Le scrutin, indirect, réservait la fonction à un dépôt de bulletins des députés réunis à Bagdad. La scène avait quelque chose d'irréel : à quelques centaines de kilomètres au nord, la ville de Mossoul, deuxième du pays, était tombée six semaines plus tôt aux mains de l'organisation État islamique, qui proclamait un califat sur les territoires conquis.

L'élection s'inscrivait dans une séquence institutionnelle sous très haute tension. Les législatives d'avril 2014 avaient reconduit une Assemblée que la crise militaire rendait incapable de fonctionner normalement. La Constitution imposait pourtant un calendrier : élire un président du Parlement, puis un président de la République, avant de désigner un chef de gouvernement. Le poste de président revenait par convention à un Kurde, celui de Premier ministre à un chiite et la présidence du Parlement à un sunnite, un partage confessionnel et ethnique hérité de l'après-2003 et destiné à contenir les rivalités communautaires. Massoum, cofondateur de l'Union patriotique du Kurdistan, incarnait ce compromis.

Le choix de l'homme comptait moins que le message envoyé par le vote. En désignant Massoum à une large majorité, les députés affichaient une unité de façade au moment où le pays se fracturait. Diplomate expérimenté, francophone et anglophone, réputé pour sa modération, Massoum succédait à Jalal Talabani, autre figure kurde dont la longue maladie avait laissé la présidence en veille. Sa fonction était largement protocolaire, l'Irak étant un régime parlementaire où le pouvoir réel appartient au chef du gouvernement. Mais dans le contexte de l'été 2014, ce rôle d'arbitre allait prendre un poids inattendu.

La véritable bataille politique portait sur le poste de Premier ministre. Nouri al-Maliki, chiite au pouvoir depuis 2006, réclamait un troisième mandat malgré les accusations d'avoir attisé les tensions confessionnelles et affaibli l'armée, dont des divisions entières s'étaient effondrées face à l'offensive djihadiste. Sa gestion autoritaire lui avait aliéné les sunnites, les Kurdes et une partie de sa propre communauté. C'est là que la présidence, censée n'être qu'honorifique, entra en jeu. En août 2014, Fouad Massoum chargea Haïder al-Abadi, et non Maliki, de former le gouvernement. Maliki cria au coup de force constitutionnel et déploya un temps des unités de sécurité dans Bagdad avant de se résigner à céder la place.

Ce geste fit de l'élection du 24 juillet un tournant plus important que sa nature protocolaire ne le laissait présager. En écartant Maliki au profit d'Abadi, le nouveau président contribua à débloquer une crise politique qui paralysait la riposte face à l'État islamique. La transition ouvrit la voie à une recomposition des alliances, au retour d'un soutien international plus marqué et, à terme, à la reconquête des territoires perdus. La fonction que la Constitution avait voulue effacée s'était révélée décisive à l'instant où le pays vacillait.

La guerre contre l'État islamique domina l'ensemble du mandat de Massoum. Il fallut plus de trois ans de combats, avec l'appui d'une coalition internationale conduite par les États-Unis, des milices chiites et des forces kurdes, pour reprendre le territoire conquis par les djihadistes. Mossoul ne fut libérée qu'en juillet 2017, au terme d'une bataille de neuf mois qui laissa la vieille ville en ruines. La victoire militaire sur le califat fut proclamée à la fin de 2017. Massoum acheva son mandat en 2018 et passa le relais à Barham Salih, celui-là même qu'il avait battu par 211 voix contre 17 quatre ans plus tôt.

Le système de partage des postes, lui, survécut à la guerre sans être réformé. La répartition confessionnelle et ethnique qui avait porté Massoum à la présidence continua de structurer chaque formation de gouvernement, avec ses négociations interminables et ses blocages récurrents. Les crises politiques des années suivantes, marquées par de longues vacances gouvernementales et par le mouvement de contestation de 2019, montrèrent les limites d'un équilibre pensé pour désamorcer les rivalités communautaires plutôt que pour gouverner efficacement.

Douze ans après ce vote tenu à l'ombre de la chute de Mossoul, Fouad Massoum est resté dans l'histoire irakienne pour un geste plus que pour un mandat : avoir refusé de reconduire un Premier ministre sortant au plus fort de la crise, en s'appuyant sur une fonction que tout le monde croyait sans pouvoir. Le califat autoproclamé qui contrôlait un tiers du pays le jour de son élection a été démantelé. L'architecture politique qui a fait de lui un président, elle, tient toujours.