En juillet 2023, Shavkat Mirziyoyev remportait une élection présidentielle anticipée avec 87,05 % des voix, un scrutin taillé sur mesure par une réforme constitutionnelle qui venait d'allonger le mandat présidentiel de cinq à sept ans et de remettre son compteur à zéro. Trois ans plus tard, l'homme qui succéda à l'un des dirigeants les plus fermés de l'espace post-soviétique dispose d'une trajectoire assurée jusqu'en 2037, voire au-delà. Il fête aujourd'hui ses 69 ans.
Né le 24 juillet 1957 dans le district de Zaamin, région de Djizak, au cœur d'une zone rurale du centre de l'Ouzbékistan alors soviétique, Shavkat Miromonovitch Mirziyoyev grandit dans une famille de médecins. Son père dirige le dispensaire antituberculeux de Zaamin, sa mère y travaille comme infirmière. L'enfant ne s'oriente pourtant pas vers la médecine. Il étudie l'ingénierie à l'Institut d'ingénieurs de l'irrigation et de la mécanisation agricole de Tachkent, un choix qui le marquera durablement : l'eau, l'agriculture et le coton resteront au centre de son action publique pendant un demi-siècle. Il y obtient un diplôme d'ingénieur mécanicien, puis un doctorat en sciences techniques, et enseigne quelques années avant de basculer vers l'administration.
Sa carrière politique épouse l'ossature du régime bâti par Islam Karimov, l'ancien premier secrétaire du Parti communiste ouzbek devenu président de l'Ouzbékistan indépendant en 1991. Mirziyoyev gravit les échelons régionaux : gouverneur de la province de Djizak, puis de celle de Samarcande, deux postes qui le placent au contact direct des campagnes de récolte du coton et des mécanismes de mobilisation de la main-d'œuvre. En 2003, Karimov le nomme Premier ministre. Il occupera ce poste treize ans, un record de longévité, exécutant discipliné d'un système autoritaire qui muselait la presse, réprimait l'opposition et recourait massivement au travail forcé pour les récoltes.
La mort de Karimov, en septembre 2016, ouvre une transition que beaucoup redoutaient chaotique. Mirziyoyev, alors Premier ministre, est désigné président par intérim, puis élu à la présidence en décembre 2016 avec près de 89 % des suffrages. La succession se déroule sans heurt visible, à rebours des scénarios de crise annoncés pour cette république d'Asie centrale de quelque 37 millions d'habitants, la plus peuplée de la région.
Le nouveau président engage alors une série de mesures qui contrastent avec l'immobilisme des dernières années de son prédécesseur. Il rétablit la convertibilité de la monnaie, la soum, libéralisée en 2017, ce qui met fin à un marché noir des devises qui étranglait l'économie. Il rouvre les frontières avec les voisins d'Asie centrale, longtemps hérissées de mines et de postes militaires, et renoue le dialogue avec le Tadjikistan, le Kirghizistan et le Kazakhstan. Il ferme la colonie pénitentiaire de Jaslyk, tristement célèbre pour les tortures qui y étaient documentées, et libère plusieurs prisonniers politiques et journalistes détenus de longue date. Sur la scène internationale, il réaffirme un principe d'engagement équilibré, cultivant les relations avec l'Union européenne, les États-Unis, le Japon et les puissances voisines que sont la Russie et la Chine.
Le dossier du coton illustre l'ambivalence de ces réformes. Pendant des décennies, l'État ouzbek a mobilisé de force enseignants, fonctionnaires, étudiants et parfois enfants pour la récolte annuelle, une pratique dénoncée par l'Organisation internationale du travail et par une coalition d'ONG qui organisaient un boycott du coton ouzbek. Sous Mirziyoyev, le travail forcé systématique et le travail des enfants ont fortement reculé, au point que la coalition Cotton Campaign a levé son appel au boycott en 2022. Le gouvernement mise désormais sur la mécanisation : il vise 85 % de récolte mécanisée et prévoit de cultiver l'ensemble des 891 000 hectares de coton selon le dispositif dit « schéma 76 », conçu pour rendre les champs compatibles avec les moissonneuses. Mais les organisations de défense des droits humains, dont l'Uzbek Forum for Human Rights, observaient encore lors de la récolte 2025 des cas de résidents contraints d'aller aux champs ou de payer un remplaçant faute de volontaires en nombre suffisant.
Car l'ouverture a ses limites strictes. Le pouvoir demeure fortement personnalisé, les élections se déroulent sans opposition réelle, et le référendum constitutionnel d'avril 2023, approuvé selon les autorités par 90,6 % des votants, a été critiqué par les observateurs internationaux pour son absence de choix véritable. Ce texte a non seulement rallongé la durée du mandat présidentiel, mais aussi permis à Mirziyoyev de se représenter comme si son compteur repartait de zéro, ouvrant la voie à un maintien au pouvoir potentiel jusqu'en 2040. Les organisations comme Freedom House continuent de classer l'Ouzbékistan parmi les pays « non libres », pointant les restrictions sur la presse, les partis et la société civile.
Les résultats économiques, eux, servent d'argument central au récit officiel. En 2025, le produit intérieur brut ouzbek a dépassé pour la première fois 145 milliards de dollars, les exportations ont progressé de 23 % pour atteindre 33,4 milliards de dollars, et les réserves d'or du pays ont franchi la barre des 60 milliards de dollars. Le gouvernement affiche des priorités environnementales, notamment autour de la mer d'Aral, catastrophe écologique héritée de l'irrigation soviétique du coton, avec des programmes de reboisement dans la région du Karakalpakstan et des investissements annoncés dans les énergies vertes, les transports publics et la gestion de l'eau.
Fin 2025, Shavkat Mirziyoyev a présenté l'année 2026 comme un tournant pour une nouvelle vague de réformes nationales. À 69 ans, il gouverne une république d'Asie centrale qui n'a connu que deux présidents depuis son indépendance en 1991, et il a fixé les objectifs agricoles de l'année en cours, dont la généralisation du dispositif de mécanisation du coton sur la totalité des surfaces cultivées.