Le 8 mai 2022, dans le petit Land du Schleswig-Holstein, coincé entre la mer du Nord et la Baltique, la Christlich Demokratische Union a réalisé un score qui a stupéfié Berlin : 43,4 pour cent des voix. Aucune autre région allemande n'offrait alors un tel triomphe aux conservateurs, et pour cause : ailleurs, le parti d'Angela Merkel pansait ses plaies après la défaite fédérale de 2021. Au bord de la Baltique, un homme faisait figure d'exception. Daniel Günther, ministre-président sortant, venait de transformer une victoire attendue en raz-de-marée. Il fête aujourd'hui ses 53 ans.
Né le 24 juillet 1973 à Kiel, la capitale portuaire du Land, Daniel Günther appartient à cette génération de responsables allemands qui ont grandi dans une région périphérique, longtemps considérée comme une terre agricole et maritime sans grand poids politique. Catholique dans une région à dominante protestante, marié et père de deux filles, il a fait ses études dans sa ville natale. De 1993 à 2001, il suit à l'université Christian-Albrechts de Kiel un cursus de sciences politiques, d'économie nationale et de psychologie, qu'il achève avec le titre de Magister Artium. Cette formation, à la croisée du raisonnement économique et de la lecture des comportements, dessine déjà le profil d'un pragmatique plutôt que d'un idéologue.
Son ascension politique commence par le bas, dans les assemblées locales qui forment l'ossature de la démocratie allemande. Conseiller municipal de la ville d'Eckernförde de 1998 à 2014, il siège aussi au conseil de district de Rendsburg-Eckernförde entre 2003 et 2010. Entre 2005 et 2012, il occupe le poste de directeur régional de la CDU du Schleswig-Holstein, fonction d'appareil qui lui permet de tisser un réseau dense parmi les cadres du parti. Élu au Landtag, le parlement régional, lors du scrutin de 2009, il en devient une figure montante. En 2014, il prend la tête du groupe parlementaire CDU, poste qui l'installe comme chef de file de l'opposition face à la coalition de gauche alors au pouvoir.
L'année 2017 marque le tournant. Candidat de la CDU aux élections régionales, Daniel Günther conduit son parti à la victoire et devient ministre-président le 28 juin 2017, à seulement 43 ans. Pour gouverner, il assemble une combinaison inédite dans le Land : une alliance à trois réunissant sa CDU, les Verts et les libéraux du FDP, baptisée dans le langage politique allemand la coalition Jamaïque, du nom des couleurs du parti (noir, vert et jaune) évoquant le drapeau caribéen. Ce montage, jugé fragile par nombre d'observateurs, tient pourtant toute la législature et démontre le talent de Günther pour la négociation et la recherche du compromis, deux qualités devenues sa marque de fabrique.
Sa stature dépasse rapidement les frontières régionales. Du 1er novembre 2018 au 31 octobre 2019, il assure la présidence du Bundesrat, la chambre qui représente les seize Länder au niveau fédéral. Cette fonction, qui échoit à tour de rôle aux chefs de gouvernement régionaux, fait de lui, pendant un an, l'un des personnages officiellement les plus élevés de l'État allemand, plaçant même le président du Bundesrat au deuxième rang protocolaire derrière le président fédéral. Pour un responsable venu d'un Land souvent négligé, la promotion est symbolique.
Le scrutin du 8 mai 2022 consacre définitivement sa position. Avec 43,4 pour cent des suffrages, la CDU écrase la concurrence et Günther se voit doté d'une marge de manœuvre rare. Il choisit alors de rompre avec la coalition à trois et de nouer une alliance plus resserrée avec les seuls Verts, une combinaison dite noir-vert qui rassemble 48 des 69 sièges du Landtag. Le 29 juin 2022, il est reconduit dans ses fonctions de ministre-président. Ce mariage entre conservateurs et écologistes, souvent présenté comme contre nature dans le débat allemand, fonctionne à Kiel avec une fluidité qui contraste avec les tensions observées ailleurs. Günther en a fait la démonstration d'une gouvernance apaisée, où l'énergie éolienne, abondante dans ce Land venteux, et la transition écologique ne sont pas des sujets de fracture mais des terrains d'entente.
Ce positionnement lui a valu une réputation particulière au sein de sa propre famille politique. Longtemps, Daniel Günther a incarné l'aile centriste et libérale de la CDU, celle qui prolongeait l'héritage d'Angela Merkel après le départ de la chancelière. Il n'a jamais caché ses réserves à l'égard d'un durcissement du discours conservateur, ni sa volonté de maintenir des ponts avec les Verts et le centre de l'échiquier. Ses prises de position en faveur de l'ouverture, notamment sur les questions migratoires et sociétales, l'ont parfois placé à contre-courant de la ligne défendue par la direction fédérale du parti. Là où d'autres réclamaient un virage à droite pour contenir la montée de l'Alternative für Deutschland, il a plaidé pour la modération, arguant que son succès électoral dans le Nord en démontrait la pertinence.
Cette singularité fait de lui une figure à part dans le paysage politique allemand. Il n'a pas cherché la scène nationale avec l'appétit d'autres présidents de Land, préférant consolider son ancrage régional et cultiver l'image d'un gestionnaire proche du terrain, attentif aux réalités d'un territoire tourné vers la mer, la pêche, le tourisme et les énergies renouvelables. Sa popularité personnelle, régulièrement supérieure à celle de son parti dans les sondages régionaux, tient à ce mélange de sérieux administratif et de bonhomie assumée. Dans un pays où la politique se joue souvent dans la retenue, il a su imposer un style direct, sans esbroufe.
À l'échelle du Land, son bilan se lit dans la stabilité de sa coalition et dans la place croissante accordée à la transition énergétique. Le Schleswig-Holstein, balayé par les vents de la mer du Nord et de la Baltique, s'est imposé comme l'un des premiers producteurs allemands d'électricité éolienne, un atout que Günther revendique comme le cœur de son projet économique. À 53 ans, il reste le seul chef de gouvernement régional issu de la CDU à avoir dirigé, sans discontinuer depuis 2022, une coalition avec les Verts, une expérience que beaucoup, à Berlin, continuent d'observer avec un mélange de curiosité et de scepticisme.