Le 28 juin 2026, Nayib Bukele s'est présenté au siège de Nuevas Ideas, le parti qu'il a fondé, pour y déposer sa candidature comme aspirant à un troisième mandat présidentiel. Le geste avait quelque chose de spectaculaire : deux ans plus tôt, dans un entretien accordé au magazine Time en juillet 2024, il assurait qu'il ne solliciterait pas de nouveau la présidence en 2029. Le calcul a changé, et avec lui la trajectoire d'un dirigeant qui, à 44 ans révolus, domine la vie politique salvadorienne comme aucun de ses prédécesseurs depuis des décennies. Né le 24 juillet 1981 à San Salvador, la capitale, il fête aujourd'hui ses 45 ans.
Rien ne prédestinait ce fils d'entrepreneur d'origine palestinienne à occuper le devant de la scène latino-américaine. Nayib Armando Bukele Ortez a grandi dans une famille aisée, s'est essayé aux affaires (publicité, marketing) avant de bifurquer vers la politique locale. Élu maire de Nuevo Cuscatlán en 2012, puis maire de San Salvador en 2015 sous les couleurs du Frente Farabundo Martí para la Liberación Nacional (FMLN), la formation issue de l'ancienne guérilla, il rompt ensuite avec ce parti et fonde son propre mouvement. En février 2019, il remporte l'élection présidentielle dès le premier tour, à 37 ans, en balayant les deux partis qui se partageaient le pouvoir depuis la fin de la guerre civile.
L'acte fondateur de sa présidence est sécuritaire. Le Salvador était l'un des pays les plus violents du monde, gangrené par les maras, ces gangs (Mara Salvatrucha, Barrio 18) qui rançonnaient des quartiers entiers et faisaient du pays un synonyme de tuerie. En mars 2022, après un week-end particulièrement sanglant, l'Assemblée législative, largement contrôlée par les partisans du président, décrète un état d'exception. Il n'a jamais été levé depuis : au 24 juin 2026, il avait été prorogé cinquante-deux fois. Le régime suspend une série de garanties constitutionnelles, dont le droit à un avocat et le respect des délais de procédure, et autorise les forces de sécurité à arrêter toute personne soupçonnée d'appartenir à un gang ou de lui prêter assistance.
Les chiffres donnent la mesure de l'entreprise. À la même date, plus de 92 480 personnes accusées de liens avec les gangs avaient été arrêtées, faisant du Salvador le pays qui affiche le taux d'incarcération le plus élevé de la planète. En regard, la violence s'est effondrée : le taux d'homicides est tombé à environ 1,3 pour 100 000 habitants en 2025, un plancher historique pour une nation qui comptait naguère des dizaines de morts violentes chaque mois. Ce basculement, du statut de capitale mondiale du meurtre à celui de vitrine sécuritaire, est le socle de la popularité de Bukele et l'argument qu'il oppose à ses détracteurs.
Car l'envers du décor est documenté. Human Rights Watch, dans son rapport mondial 2026, et l'organisation Washington Office on Latin America décrivent des arrestations arbitraires, des détentions au mépris des droits de la défense et des conditions carcérales indignes. Le symbole de cette politique est un bâtiment : le Centro de Confinamiento del Terrorismo, le CECOT, méga-prison inaugurée en 2023 et conçue pour accueillir des dizaines de milliers de détenus. Les images de prisonniers tatoués, tondus, entassés torse nu et alignés au sol, diffusées par les autorités elles-mêmes, ont fait le tour du monde. Elles incarnent la doctrine assumée du chef de l'État, qui a lui-même adopté sur les réseaux sociaux le titre provocateur de « dictateur le plus cool du monde ».
Cette posture n'est pas une simple bravade. Bukele a fait de la communication numérique un instrument de gouvernement, publiant décisions et rodomontades directement sur ses comptes, court-circuitant la presse traditionnelle, casquette vissée sur la tête. Le style se veut décomplexé, moderne, en rupture avec la gravité feutrée des présidents latino-américains. Il alimente une adhésion populaire massive : réélu le 4 février 2024 avec 84,65 pour cent des suffrages, il a été investi pour un second mandat le 1er juin 2024. Cette réélection était pourtant, en droit, contestée. La Constitution salvadorienne interdisait la réélection immédiate, et c'est une décision de la Cour suprême, dont les magistrats avaient été renouvelés par la majorité progouvernementale, qui lui a ouvert la voie. Bukele est ainsi devenu le premier président réélu du pays depuis le général Maximiliano Hernández Martínez, en 1944.
Le second grand pari de son mandat relève de l'économie et du symbole. En septembre 2021, le Salvador est devenu le premier État au monde à conférer au bitcoin le statut de monnaie légale, aux côtés du dollar américain qui reste la devise de référence du pays. Le projet, présenté comme un levier d'inclusion financière et de rayonnement, a été accueilli avec scepticisme par le Fonds monétaire international et n'a jamais connu l'adoption massive espérée par la population. Il a néanmoins consacré l'image d'un dirigeant prêt à jouer les précurseurs sur la scène mondiale et à défier les institutions financières classiques.
Reste la relation avec Washington, devenue centrale. Longtemps critiqué par l'administration démocrate pour ses atteintes à l'État de droit, Bukele a trouvé dans le retour de Donald Trump un partenaire de circonstance. Entre mars et avril 2026, l'administration américaine a transféré 252 Venézuéliens vers le Salvador, où ils ont été enfermés au CECOT. Selon les organisations de défense des droits humains, ces détenus y ont subi, pendant environ quatre mois, détentions arbitraires, disparitions forcées, mauvais traitements et privation de soins. L'épisode a transformé la prison salvadorienne en instrument de la politique migratoire américaine et scellé un rapprochement stratégique entre les deux hommes.
À 45 ans, Nayib Bukele incarne un modèle qui fascine autant qu'il inquiète, cité en exemple par des dirigeants d'Amérique latine tentés par la fermeté sécuritaire. Sa candidature déposée le 28 juin 2026 le place en position de briguer un troisième mandat, dans un pays où l'opposition est réduite à la portion congrue et où l'état d'exception, quatre ans après son instauration, demeure la norme.