Le soir du 25 juillet 2022, Kaïs Saïed est apparu à la télévision nationale pour saluer la naissance d'une « nouvelle république ». Il parlait au nom d'un peuple qui, dans sa très large majorité, n'avait pas voté. Selon les chiffres définitifs de l'Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE), le « oui » à la nouvelle Constitution avait recueilli 94,6 % des suffrages. Mais la participation plafonnait à 30,5 %. Autrement dit, moins d'un Tunisien inscrit sur trois s'était déplacé, et le texte fondateur du régime présidentiel voulu par le chef de l'État reposait sur l'adhésion active d'à peine plus d'un quart du corps électoral.
Ce déséquilibre n'était pas un accident. Il résumait la méthode Saïed. Ancien professeur de droit constitutionnel élu en 2019 sur une promesse de rupture avec une classe politique discréditée, le président avait choisi la date du référendum avec un soin de symboliste. Le 25 juillet 2021, un an jour pour jour auparavant, il avait invoqué l'article 80 de la Constitution de 2014 pour geler le Parlement, limoger le gouvernement et concentrer entre ses mains l'essentiel du pouvoir. Ses partisans y virent un sursaut salutaire contre la paralysie et la corruption. Ses adversaires y lurent un coup de force. Le référendum de 2022 devait transformer cette prise de contrôle en ordre constitutionnel.
Le projet soumis au vote instaurait un régime nettement présidentiel. Le chef de l'État y nommait le gouvernement sans réel contrôle parlementaire, pesait sur la magistrature et voyait ses prérogatives dilater celles d'une assemblée reléguée au second rang. Le texte avait été publié le 30 juin 2022, puis amendé après coup, y compris par Saïed lui-même, ce qui avait nourri le sentiment d'un exercice taillé sur mesure. Les principales forces d'opposition, d'Ennahdha au Front de salut national, avaient appelé au boycott, faute de campagne équitable et de commission de rédaction indépendante.
« Nous allons construire une nouvelle république fondée sur la vraie liberté, la vraie justice et la dignité nationale », déclara Saïed après avoir glissé son bulletin dans l'urne. La formule tranchait avec la réalité des bureaux de vote, souvent clairsemés, décrite par les observateurs et la presse tunisienne. L'ISIE elle-même dut composer avec l'embarras du chiffre : l'estimation de participation avancée le soir du scrutin, autour de 27,5 %, fut révisée à 30,5 % dans les résultats définitifs proclamés le 16 août, un écart qui alimenta les doutes sur la fiabilité du décompte plutôt qu'il ne les dissipa.
Le contraste avec 2014 mesurait le chemin parcouru. La Constitution que Saïed enterrait était née d'un compromis laborieux entre islamistes et laïcs, saluée à l'époque comme l'aboutissement le plus abouti du Printemps arabe. La Tunisie, seul pays de la région à avoir maintenu une transition démocratique après 2011, s'était vu décerner un prix Nobel de la paix collectif en 2015 pour son dialogue national. Huit ans plus tard, le même pays validait, dans l'indifférence d'une majorité d'électeurs, un texte qui rognait les garde-fous de cette expérience.
L'absence de seuil de participation minimal fut l'argument juridique décisif. Aucune règle n'imposait qu'une proportion donnée d'inscrits se déplace pour valider le scrutin. Le « oui » massif suffisait, quelle que fût la désertion des urnes. Les juristes hostiles au projet dénoncèrent une victoire construite sur le vide ; les proches du président rétorquèrent que l'opposition, en appelant au boycott, avait elle-même choisi de ne pas peser.
La suite a donné sa portée réelle au vote. La nouvelle Constitution entra en vigueur et servit de cadre aux législatives de fin 2022 et début 2023, marquées par une participation encore plus basse, environ 11 % au premier tour, un record d'abstention qui priva le nouveau Parlement de toute légitimité populaire visible. Le pouvoir se resserra davantage autour de Saïed. Des figures de l'opposition, des journalistes, des magistrats et des syndicalistes furent arrêtés au cours des mois suivants, souvent sous des accusations de complot contre la sûreté de l'État. Les bailleurs internationaux, du Fonds monétaire international à l'Union européenne, oscillèrent entre inquiétude sur les libertés et pragmatisme migratoire, la Tunisie devenant un point de départ majeur des traversées vers l'Italie.
Le référendum de 2022 apparaît, avec le recul, moins comme un plébiscite que comme une formalité destinée à graver dans le marbre une décision déjà prise un an plus tôt. Il donna à Saïed les instruments légaux d'une présidence sans contre-pouvoir, et il révéla l'épuisement d'un électorat lassé des querelles partisanes autant que méfiant envers l'homme qui prétendait les régler seul.
Réélu en octobre 2024 avec un score écrasant, dans un scrutin où plusieurs candidats avaient été écartés ou emprisonnés, Kaïs Saïed dirige aujourd'hui une Tunisie où la Constitution née le 25 juillet 2022 reste le socle du régime. Le texte n'a pas été contesté devant une cour constitutionnelle : celle prévue par la nouvelle loi fondamentale n'a jamais été mise en place.