Un an après avoir chassé son copremier ministre par les armes, Hun Sen s'est présenté devant les électeurs cambodgiens et a gagné. Le 26 juillet 1998, le Parti du peuple cambodgien (PPC) rassemblait 41,4 % des voix et 64 des 122 sièges de l'Assemblée nationale. Le FUNCINPEC royaliste du prince Norodom Ranariddh en obtenait 43, le Parti Sam Rainsy 15. Aucune autre formation n'entrait au Parlement. La participation, elle, frôlait les 94 %, un chiffre que peu de démocraties établies atteignent et qui disait la ferveur d'un peuple sorti à peine des décennies de guerre civile et du génocide khmer rouge.
Ce scrutin ne réglait pas une compétition ordinaire. Il refermait une crise ouverte à l'été 1997, lorsque Hun Sen avait évincé Ranariddh du gouvernement de coalition né des élections de 1993, organisées sous l'égide des Nations unies. Les deux hommes se partageaient alors le pouvoir en tant que copremiers ministres, arrangement bancal issu d'un vote que le PPC avait perdu sans jamais accepter la défaite. En quelques jours de combats à Phnom Penh, Ranariddh fut poussé à l'exil et remplacé par Ung Huot. Les observateurs recensèrent au moins 89 exécutions extrajudiciaires visant des cadres du camp royaliste. Beaucoup, à l'étranger, parlèrent d'un coup d'État.
Les élections de 1998, d'abord prévues au printemps, furent repoussées à juillet, le temps d'inscrire les électeurs et de ramener les principaux opposants au pays. Ranariddh et Sam Rainsy revinrent faire campagne sous la pression internationale, la reprise de l'aide occidentale étant suspendue à la tenue d'un scrutin jugé acceptable. Le vote se déroula à la représentation proportionnelle de liste dans vingt et une circonscriptions, avec près de 1 380 bureaux et un dépouillement mené le lendemain dans les commissions communales avant agrégation nationale.
La régularité du scrutin fit débat dès l'annonce des résultats. Le Groupe international conjoint d'observateurs, coordonné par les Nations unies et fort de plus de cinq cents membres venus de l'Union européenne et de l'ASEAN, valida globalement le déroulement du jour du vote tout en relevant un environnement pré-électoral fortement dominé par le PPC : intimidation, accès inégal aux médias, climat de peur hérité des violences de 1997. Les partis battus réclamèrent un recomptage. Selon la littérature consacrée à ce scrutin, quelque 800 plaintes furent déposées, dont environ 304 retenues pour examen, portant sur des pressions et des irrégularités de comptage. Le Comité national des élections reconnut lui-même le manque d'espace et de moyens qui rendait les vérifications difficiles.
La mémoire des électeurs cambodgiens portait des cicatrices récentes. Le 30 mars 1997, une attaque à la grenade contre un rassemblement de l'opposition, devant l'Assemblée nationale, avait fait au moins seize morts et une centaine de blessés. Voter, dans ce pays, n'était pas un geste anodin. Le taux de participation exceptionnel de 1998 traduisait autant l'espoir d'une normalisation que la crainte de représailles en cas d'abstention. Cinq ans plus tôt, en 1993, l'Autorité provisoire des Nations unies avait dépensé plus de deux milliards de dollars et déployé des milliers de casques bleus pour organiser le premier scrutin libre du pays. Le PPC avait alors perdu dans les urnes sans céder le pouvoir, imposant la coalition bancale que la crise de 1997 était venue faire voler en éclats. Le scrutin de 1998 se jouait donc sur un terrain où l'idée même de résultat contraignant restait à démontrer.
Le résultat plaça Hun Sen dans une position paradoxale : vainqueur en sièges, mais privé de la majorité des deux tiers qu'exigeait alors la Constitution pour former un gouvernement. Il fallut négocier. Après des mois de blocage et de manifestations réprimées, un accord fut scellé le 11 novembre 1998. Un gouvernement de coalition entre le PPC et le FUNCINPEC fut investi le 1er décembre : Hun Sen devint Premier ministre unique, Ranariddh hérita de la présidence de l'Assemblée nationale, et les royalistes se contentèrent de portefeuilles secondaires. Le vaincu de 1997 rentrait par la petite porte dans un pouvoir désormais verrouillé par son rival.
Ce compromis apporta au Cambodge une stabilité qu'il n'avait plus connue depuis des décennies. Il facilita, en 1999, la reddition des derniers combattants khmers rouges et l'entrée du pays dans l'ASEAN. Mais il installa surtout un schéma durable : celui d'un PPC hégémonique capable de perdre des voix sans jamais perdre le pouvoir. Les scrutins suivants confirmèrent la tendance. En 2018, le principal parti d'opposition fut dissous par la justice avant les législatives, et le PPC rafla la totalité des sièges. En 2023, Hun Sen transmit le poste de Premier ministre à son fils Hun Manet, après près de quatre décennies au sommet de l'État, l'un des plus longs règnes de dirigeant vivant au monde.
Vu de 2026, le 26 juillet 1998 apparaît comme le moment où la démocratie cambodgienne, sortie sous perfusion onusienne des ruines de la guerre, a trouvé sa forme réelle : des élections régulièrement organisées, souvent massivement suivies, mais dont l'issue ne menace jamais celui qui tient l'appareil d'État. Les bailleurs occidentaux, soulagés d'un retour à la stabilité, rétablirent leur aide et fermèrent peu à peu les yeux sur les entorses démocratiques. Les urnes de 1998 n'ont pas ouvert une alternance. Elles ont légitimé une domination.