Il fête aujourd'hui ses 71 ans, et l'anniversaire d'Asif Ali Zardari, né le 26 juillet 1955 à Karachi, dans la province du Sind, tombe cette année sur une capitale en alerte. Islamabad guette la mousson, dont les services météorologiques pakistanais ont annoncé le premier épisode organisé de la saison, avec des risques de crues subites après trois étés meurtriers. Le président de la République passe la journée sous le poids d'une actualité qui, presque symboliquement, le renvoie à sa terre natale : le Sind, cœur électoral de sa famille, régulièrement dévasté par les eaux. Pour un homme dont la vie politique s'est construite sur la capacité à encaisser les tempêtes, l'image a quelque chose de familier.
Peu de dirigeants au monde auront traversé autant d'épreuves pour parvenir deux fois au sommet de l'État. Zardari est aujourd'hui le seul homme de l'histoire du Pakistan à avoir été élu deux fois à la présidence de la République, fonction largement protocolaire mais éminemment symbolique dans un pays où le pouvoir réel se partage entre l'armée, le Premier ministre et les grands partis. Il a prêté serment pour son second mandat le 10 mars 2024, seize ans après un premier passage à la présidence, de 2008 à 2013. Il fut alors le premier chef de l'État civil pakistanais à conduire un mandat jusqu'à son terme sans être renversé par un coup militaire, un exploit dans un pays qui a connu plusieurs dictatures.
Son destin est indissociable de celui d'une femme : Benazir Bhutto, qu'il épouse en 1987 lors d'un mariage arrangé qui devient une alliance politique. Fille d'un Premier ministre pendu par les militaires, deux fois cheffe du gouvernement, Benazir incarnait la dynastie Bhutto et le Parti du peuple pakistanais (PPP). Zardari, lui, venait d'une famille terrienne aisée du Sind, propriétaire de salles de cinéma et de terres agricoles. On le disait davantage porté sur les chevaux et la vie mondaine que sur la doctrine politique. Le mariage change tout. Il devient l'époux du pouvoir, avec les avantages et les soupçons qui l'accompagnent.
Les soupçons, précisément, ont longtemps collé à sa réputation. Accusé de corruption à grande échelle durant les gouvernements de son épouse, surnommé par ses adversaires « Monsieur dix pour cent » en référence aux commissions qu'on lui prêtait sur les contrats publics, Zardari a passé au total une douzaine d'années en détention, réparties sur deux périodes. Il n'a jamais été condamné définitivement dans la plupart de ces affaires, dont beaucoup se sont effondrées faute de preuves, mais l'étiquette lui est restée. Ses partisans y voient un acharnement politique et judiciaire ; ses détracteurs, la marque d'un système clientéliste. Lui a toujours revendiqué sa résilience, allant jusqu'à afficher une forme de fierté devant sa capacité à sortir de prison plus fort qu'il n'y était entré.
Le tournant tragique survient le 27 décembre 2007. Benazir Bhutto est assassinée à Rawalpindi, lors d'un attentat en pleine campagne électorale, quelques semaines après son retour d'exil. Zardari se retrouve veuf, père de trois enfants, et dépositaire d'un héritage politique immense. Il prend la coprésidence du PPP aux côtés de son fils Bilawal, alors adolescent, et transforme l'émotion nationale en victoire électorale. Quelques mois plus tard, il accède à la présidence. Il gouverne dans un climat de crises permanentes : insurrection islamiste, inondations catastrophiques de 2010, tensions récurrentes avec une armée soupçonneuse et avec les États-Unis après le raid qui tue Oussama ben Laden en 2011 sur le sol pakistanais.
Homme de coulisses plus que de tribune, Zardari s'est bâti une réputation de négociateur retors, capable de conclure des accords là où d'autres rompent. C'est cette habileté transactionnelle qui explique son retour aux affaires. En 2024, au terme d'élections contestées, une coalition rassemblant le PPP et la Ligue musulmane du Pakistan de la famille Sharif le porte de nouveau à la présidence, tandis que Shehbaz Sharif dirige le gouvernement. L'accord scelle une alliance de circonstance entre deux dynasties longtemps rivales, unies notamment par leur méfiance commune envers l'ancien Premier ministre Imran Khan, emprisonné.
Premier chef de l'État pakistanais né après l'indépendance du pays en 1947, Zardari appartient à une génération qui a grandi avec la République sans en avoir connu la fondation. À 71 ans, sa santé alimente régulièrement les spéculations : il a effectué plusieurs séjours médicaux à l'étranger, notamment à Dubaï, ce qui nourrit les interrogations sur sa capacité à assumer pleinement ses fonctions. Le Pakistan qu'il préside reste fragile : économie sous perfusion du Fonds monétaire international, dette lourde, tensions frontalières avec l'Afghanistan et l'Inde, et une classe politique fracturée.
Le rôle présidentiel qu'il occupe est constitutionnellement limité, mais Zardari n'a jamais été un homme des textes. Son influence tient à son réseau, à sa mémoire des rapports de force et à son statut de patriarche d'un parti qui règne sur le Sind. Son fils Bilawal Bhutto Zardari, ancien ministre des Affaires étrangères, incarne désormais l'avenir de la dynastie, tandis que le père veille, arbitre et temporise depuis le palais présidentiel d'Islamabad.
À l'heure où le Sind guette de nouveau la montée des eaux, l'anniversaire de son plus célèbre héritier politique rappelle une constante de sa carrière : Zardari a toujours misé sur le temps long, convaincu que survivre est déjà une forme de victoire. Ses adversaires l'ont enterré politiquement à plusieurs reprises. Il a chaque fois reparu. Le prochain scrutin national testera encore la solidité de l'alliance qui l'a ramené au pouvoir. À Islamabad, peu de responsables se risquent à prédire ce qu'en fera le vieux négociateur.