Un émirat pétrolier doté du Parlement le plus turbulent du Golfe s'est rendu aux urnes le 27 juillet 2013 pour la sixième fois en sept ans. Le scrutin, organisé pour désigner les cinquante membres élus de l'Assemblée nationale, se tenait sous un mode de vote imposé par décret et rejeté par une large part de l'opposition : le système dit « un homme, une voix », qui réduisait de quatre à une seule le nombre de suffrages dont disposait chaque électeur. Derrière cette arithmétique se jouait une bataille de pouvoir entre la famille régnante Al-Sabah et les blocs contestataires qui, depuis des années, faisaient et défaisaient les gouvernements.
Le vote n'avait rien d'une routine institutionnelle. En juin 2013, la Cour constitutionnelle avait dissous le Parlement et annulé les résultats des législatives de décembre 2012, contraignant l'émirat à retourner aux urnes dans le délai de soixante jours prévu par la Constitution. L'origine du conflit remontait à octobre 2012, quand l'émir Sabah al-Ahmad al-Sabah avait modifié par décret d'urgence la loi électorale, ramenant à une voix le choix de chaque électeur dans les cinq circonscriptions de dix sièges. L'opposition y vit une manœuvre destinée à briser les alliances qui lui permettaient de rafler des sièges en votant de manière coordonnée pour plusieurs candidats.
La réforme déclencha les plus grandes manifestations de l'histoire récente du Koweït. Des dizaines de milliers de personnes défilèrent dans Koweït City à l'automne 2012. C'est dans ce climat que Musallam al-Barrak, figure de proue de la contestation, lança à l'adresse du souverain une phrase devenue le mot d'ordre du mouvement : « Nous ne vous permettrons pas, Votre Altesse, de plonger le Koweït dans l'abîme de l'autocratie. » L'homme fut poursuivi pour offense à l'émir. Au moment du scrutin de juillet 2013, il était emprisonné, et une modification de la loi interdisait désormais aux personnes condamnées pour insulte au chef de l'État de voter ou de se présenter.
Le résultat traduisit d'abord la logique du boycott. La majeure partie de l'opposition, islamistes sunnites, populistes tribaux et nationalistes de gauche, refusa de participer, comme elle l'avait déjà fait en décembre 2012. L'Assemblée qui sortit des urnes fut donc dominée par des indépendants proches du gouvernement et des milieux d'affaires, souvent issus des grandes tribus, qui raflèrent une trentaine des cinquante sièges. Les libéraux formèrent le principal bloc structuré avec neuf élus, devant les chiites, dont la représentation s'effondra de dix-sept à huit sièges, et une poignée de salafistes. Deux femmes furent élues. À l'ouverture de la session, Marzouq al-Ghanim fut porté à la présidence de l'Assemblée par trente-six voix sur soixante-cinq.
La participation devint un enjeu politique à part entière. Le chiffre officiel retenu par l'Union interparlementaire s'établit à 51,9 %, avec quelque 228 000 votants sur 440 000 inscrits, tandis que plusieurs médias avancèrent une estimation légèrement supérieure, autour de 52,5 %. Pour un scrutin frappé par l'appel au boycott, ce taux fut jugé plus élevé que prévu, à peine sept points en dessous de la dernière élection non boycottée. Le pouvoir y vit la preuve que le nouveau mode de scrutin avait été accepté par une part suffisante de l'électorat ; l'opposition rétorqua qu'une abstention massive de ses partisans avait mécaniquement gonflé le poids des voix progouvernementales.
Le Koweït n'a pas de partis politiques légaux, ce qui rend toute lecture en blocs approximative. Les tendances y comptent davantage que les étiquettes, et les alliances se recomposent au gré des dossiers. C'est précisément cette souplesse que la réforme de l'émir cherchait à réduire. En limitant chaque électeur à une seule voix, elle rendait plus difficile la coordination qui avait permis aux coalitions d'opposition d'obtenir, en 2012, un Parlement combatif décidé à contrôler l'exécutif et à réclamer des comptes sur des affaires de corruption.
Le scrutin de 2013 apaisa la crise sans la résoudre. Marzouq al-Ghanim conserva la présidence de l'Assemblée jusqu'en 2022. Une élection partielle en 2014 permit au bloc chiite de remonter à dix sièges. Mais la stratégie du boycott, répétée d'un scrutin à l'autre, finit par marginaliser une partie de l'opposition, qui se coupa des institutions sans obtenir le retour au mode de vote antérieur. Le blocage chronique entre gouvernement nommé par la famille régnante et députés élus, marque de fabrique de la vie politique koweïtienne, ne disparut pas pour autant.
Le Koweït, souvent présenté comme la démocratie la plus vivante du Golfe, sortait de cette séquence avec un Parlement plus docile mais aussi moins représentatif, et une jeunesse politisée renvoyée à la rue faute de tribune institutionnelle. Avec le recul, le 27 juillet 2013 marque le moment où la monarchie koweïtienne a repris la main sur un jeu parlementaire qui lui échappait. Le système d'une voix unique s'est maintenu, les Assemblées suivantes ont continué d'être dissoutes au gré des crises, et l'émirat est resté, en 2024, l'un des rares États du Golfe à suspendre purement et simplement son Parlement lorsque le rapport de force lui déplaisait.