Le 28 juillet 2024, jour de l'anniversaire de Hugo Chávez, les Vénézuéliens se sont rendus aux urnes convaincus, pour beaucoup, de pouvoir tourner la page de vingt-cinq ans de chavisme. Quelques heures après la fermeture des bureaux, le Conseil national électoral (CNE) proclamait la réélection de Nicolás Maduro avec 51,2 % des voix, contre 44,2 % à son adversaire Edmundo González Urrutia. Le président de l'institution, Elvis Amoroso, vantait un « système électoral transparent ». Il n'a jamais publié les procès-verbaux détaillés qui auraient permis de le vérifier. Deux ans plus tard, ces documents manquent toujours.
L'opposition, elle, avait anticipé la manœuvre. Ses témoins avaient collecté, bureau par bureau, les copies imprimées des actes de dépouillement produits par les machines à voter, couvrant environ 80 % des urnes du pays. Mises en ligne dès le 2 août 2024 sur un site accessible au public, ces images racontaient une tout autre élection : Edmundo González l'aurait emporté avec près de 67 % des voix, contre environ 30 % à Maduro. L'écart n'était pas serré, il était abyssal.
La singularité de ce scrutin tient à la vérification indépendante qui a suivi. L'agence Associated Press a traité près de vingt-quatre mille images de procès-verbaux, soit 79 % des machines, en décodant les codes-barres qu'elles contenaient. Son décompte attribuait à González près de sept millions de voix, davantage que le total officiel accordé à Maduro. Le Washington Post et plusieurs statisticiens parvinrent à des ordres de grandeur comparables, autour de deux tiers des suffrages pour l'opposant. Le Centre Carter, seule mission d'observation internationale de référence présente sur place, conclut que l'élection « ne peut être considérée comme démocratique » et n'avait respecté aucun standard reconnu.
Le duel s'était pourtant engagé dans un rapport de force inédit pour le chavisme. María Corina Machado, figure la plus populaire de l'opposition, avait remporté une primaire écrasante avant d'être déclarée inéligible par la justice. Contrainte de se retirer, elle avait désigné Edmundo González, ancien ambassadeur discret et sans passé partisan, comme candidat de substitution. Le report de la ferveur populaire sur cet homme peu connu, porté de meeting en meeting par la mobilisation de Machado, avait pris de court un pouvoir habitué à écraser des oppositions divisées.
« Nous avons gagné et tout le monde le sait », lança Machado au lendemain du vote, devant la presse réunie à Caracas. La phrase résumait la conviction d'une large partie du pays et d'une bonne moitié de la communauté internationale. Les États-Unis, l'Union européenne et plusieurs gouvernements latino-américains, y compris des voisins de gauche comme le Brésil et la Colombie, refusèrent de reconnaître les résultats du CNE tant que les procès-verbaux ne seraient pas rendus publics. La Cour suprême vénézuélienne, aux mains de fidèles du régime, avalisa pourtant la victoire de Maduro au mois d'août, sans davantage produire les décomptes.
La réponse du pouvoir aux contestations fut la répression. Dans la semaine qui suivit le scrutin, plus de deux mille personnes furent arrêtées, dont des mineurs, selon Human Rights Watch et l'organisation vénézuélienne Foro Penal. Des quartiers populaires de Caracas, autrefois bastions du chavisme, se soulevèrent avant d'être quadrillés par les forces de sécurité et les groupes armés progouvernementaux. Un mandat d'arrêt fut lancé contre González. Début septembre 2024, l'ancien diplomate quittait le pays et obtenait l'asile en Espagne, tandis que les autorités offraient une récompense de cent mille dollars pour sa capture.
Le contraste avec les espoirs du printemps précédent mesurait l'ampleur du recul. Sous la pression des sanctions américaines et d'un accord signé à la Barbade fin 2023, Maduro avait promis un scrutin plus ouvert en échange d'un allègement des pressions économiques. La campagne avait vu resurgir une opposition unie et une participation massive, portées par l'espoir d'un retour des millions d'exilés partis fuir l'effondrement du pays. Le 28 juillet devait sceller cette promesse. Il a scellé sa trahison.
Maduro fut investi pour un troisième mandat de six ans le 10 janvier 2025, dans un pays sous tension, González toujours empêché de rentrer et Machado contrainte à la clandestinité. La communauté internationale resta divisée entre ceux qui reconnaissaient le résultat officiel et ceux qui tenaient González pour le président légitimement élu. Les prisonniers politiques, dont le nombre fut ensuite estimé à près de mille huit cents, ne furent pas relâchés.
L'exode se poursuivit. Plus de sept millions de Vénézuéliens avaient déjà quitté le pays au cours de la décennie précédente, et les mois suivant le scrutin virent repartir vers la Colombie, le Brésil et les États-Unis ceux que la promesse d'un changement avait un temps retenus. Vu de 2026, le scrutin vénézuélien de 2024 s'est imposé comme un cas d'école : une élection où les preuves matérielles du résultat, rassemblées et diffusées par l'opposition puis authentifiées par des tiers, pointaient toutes dans une direction, sans jamais parvenir à déloger celui qu'elles désignaient comme perdant. Les actes de dépouillement dorment sur des serveurs consultables par quiconque. Le pouvoir, lui, tient toujours les casernes.