Au cœur de l'Europe, la République tchèque n'a pas un seul kilomètre de côte, et pourtant ses eaux se partagent entre trois mers. Les pluies qui tombent sur ses collines rejoignent, selon le versant, la mer du Nord par l'Elbe, la Baltique par l'Oder ou la mer Noire par le Danube. Cette ligne de partage des eaux résume la position d'un pays charnière, longtemps traversé par les routes commerciales et les armées d'un continent dont il occupe presque le centre géométrique.
Le territoire réunit trois régions historiques : la Bohême à l'ouest, cuvette ceinturée de massifs boisés, la Moravie à l'est, plus vallonnée et tournée vers le Danube, et une petite portion de Silésie au nord-est. Prague, capitale traversée par la Vltava, concentre l'histoire et le pouvoir, tandis que Brno anime le sud morave. Le pays, enclavé, partage ses frontières avec l'Allemagne, la Pologne, la Slovaquie et l'Autriche. Son relief de moyenne montagne, ses forêts et ses bassins agricoles ont favorisé de longue date l'industrie et l'exploitation minière, notamment dans le nord de la Bohême. Le climat continental y dessine des hivers froids et des étés tempérés, propices à la culture du houblon dont la région de Zatec fournit une variété réputée dans le monde entier.
L'histoire tchèque plonge ses racines dans le royaume de Bohême, puissance médiévale dont Prague devint, sous Charles IV au XIVe siècle, l'une des grandes capitales du Saint-Empire romain germanique. La ville s'y dota de la première université d'Europe centrale, fondée en 1348. Le réformateur Jan Hus, brûlé pour hérésie en 1415, y déclencha un mouvement religieux et national qui préfigura la Réforme protestante d'un siècle. La défaite de la Montagne Blanche, en 1620, fit basculer la Bohême dans l'orbite des Habsbourg pour près de trois siècles, période de germanisation et de recatholicisation contre laquelle se forgea peu à peu une conscience nationale tchèque au XIXe siècle.
L'effondrement de l'Autriche-Hongrie donna naissance, en 1918, à la Tchécoslovaquie, État réunissant Tchèques et Slovaques sous la houlette de son premier président, le philosophe Tomas Masaryk. Démocratie parlementaire prospère de l'entre-deux-guerres, le jeune pays fut démembré par les accords de Munich de 1938, qui livrèrent les Sudètes à l'Allemagne nazie, avant l'occupation totale et l'écrasement de toute résistance. Libérée en 1945, la Tchécoslovaquie bascula dans le camp soviétique après le coup de Prague de 1948. Le Printemps de Prague de 1968, tentative de « socialisme à visage humain » conduite par Alexander Dubcek, fut brisé par les chars du pacte de Varsovie. Il fallut attendre la Révolution de velours de novembre 1989, portée par le dramaturge dissident Vaclav Havel, pour que le régime communiste s'effondre sans violence.
La séparation d'avec la Slovaquie, négociée à l'amiable et surnommée le « divorce de velours », donna naissance à la République tchèque indépendante le 1er janvier 1993. Le pays a depuis pleinement rejoint le camp occidental, adhérant à l'OTAN en 1999 puis à l'Union européenne en 2004. Il conserve toutefois sa monnaie nationale, la couronne, et n'a pas adopté l'euro. Sa Constitution instaure un régime parlementaire où le président, élu au suffrage universel direct depuis 2013, joue un rôle largement représentatif, l'essentiel du pouvoir exécutif revenant au Premier ministre responsable devant la Chambre des députés.
La vie politique tchèque a connu un tournant marquant à l'automne 2025. Aux élections législatives des 3 et 4 octobre, le mouvement ANO du milliardaire Andrej Babis est arrivé largement en tête avec 34,5 % des voix et quatre-vingts sièges sur les deux cents que compte la Chambre. Homme d'affaires à la tête de l'empire agroalimentaire et chimique Agrofert, ancien chef du gouvernement entre 2017 et 2021, Babis a scellé une coalition avec deux formations situées à sa droite, le parti eurosceptique SPD de Tomio Okamura et le mouvement des Motoristes. Le président Petr Pavel, ancien général à la ligne résolument pro-européenne, a d'abord refusé pendant deux mois de le nommer, exigeant des garanties sur le conflit d'intérêts que représente sa société Agrofert, bénéficiaire de subventions publiques.
Andrej Babis a finalement repris la direction du gouvernement le 9 décembre 2025, quatre ans après l'avoir quittée. Son cabinet a obtenu la confiance de la Chambre le 15 janvier 2026, avec le soutien de cent huit députés contre quatre-vingt-onze. Cette configuration place Prague dans le camp des capitales qui contestent plusieurs orientations de Bruxelles. Babis s'est notamment opposé de longue date au Pacte européen sur la migration et l'asile, dont l'entrée en application était prévue pour juin 2026, et affiche des réserves sur l'ampleur du soutien militaire à l'Ukraine voisine. Son arrivée rapproche la Tchéquie du bloc formé autour de la Hongrie de Viktor Orban et de la Slovaquie de Robert Fico, redessinant les équilibres au sein de l'Union.
Le pays qu'il gouverne demeure l'une des économies les plus industrialisées d'Europe centrale, adossée à un secteur automobile de premier plan, dominé par le constructeur Skoda, et à un tissu dense de sous-traitants exportateurs. Le taux de chômage y compte parmi les plus bas de l'Union, mais l'inflation des dernières années et la dépendance énergétique ont pesé sur le pouvoir d'achat, terreau du vote protestataire qui a porté ANO au pouvoir.
Trente ans après un divorce réussi et une adhésion européenne pleinement assumée, la République tchèque se trouve à un carrefour familier de son histoire, tiraillée entre son ancrage occidental et la tentation d'une souveraineté plus jalouse. La cohabitation qui s'ouvre entre un président europhile et un Premier ministre eurosceptique promet des mois de bras de fer institutionnel dont les prochaines échéances européennes mesureront la portée.