Le royaume de Thaïlande est en habits de fête. Ce 28 juillet, jour férié national, drapeaux jaunes et portraits officiels ornent les avenues de Bangkok pour l'anniversaire du souverain. Maha Vajiralongkorn, dixième roi de la dynastie Chakri sous le nom de Rama X, fête aujourd'hui ses 74 ans. Né le 28 juillet 1952 au palais Amphorn, à Bangkok, il célèbre cette journée quelques semaines après une visite officielle en France, où il a été reçu le 29 juin aux Invalides, à Paris, pour marquer les 170 ans de relations diplomatiques entre les deux pays. Le déplacement, rare pour un monarque réputé passer une large part de son temps à l'étranger, a été suivi de près par une opinion thaïlandaise partagée sur son roi.
Fils unique de Bhumibol Adulyadej, le vénéré Rama IX qui régna près de soixante-dix ans, Vajiralongkorn a longtemps grandi dans l'ombre d'un père érigé en figure quasi divine. Formé dans des écoles militaires en Australie, au Royaume-Uni, puis à l'académie royale de Duntroon, il a embrassé une carrière d'officier et de pilote, cultivant une image martiale. Proclamé prince héritier dès 1972, il a patienté plus de quatre décennies avant d'accéder au trône, à la mort de son père en octobre 2016. Son couronnement solennel, en mai 2019, a déployé le faste immémorial de la monarchie thaïlandaise, cortèges dorés et palanquin porté à dos d'hommes à travers la vieille ville.
Le règne de Rama X s'est ouvert sur une affirmation nette de l'autorité royale. Peu après son avènement, le souverain a obtenu la reprise en main directe des immenses avoirs du Bureau de la propriété de la Couronne, l'un des patrimoines royaux les plus considérables au monde, désormais placé sous son contrôle personnel plutôt que sous celui d'une institution. Il a également fait passer sous son commandement direct des unités militaires stationnées à Bangkok, renforçant l'emprise du palais sur des leviers stratégiques. Ces décisions ont consolidé une monarchie déjà centrale dans l'architecture du pouvoir thaïlandais, où l'armée et la Couronne entretiennent des liens étroits.
Sa vie privée alimente une fascination durable et, parfois, la controverse. Marié à quatre reprises, père de plusieurs enfants, le roi a suscité l'étonnement en nommant en 2019 une consort royale officielle, Sineenat, titre tombé en désuétude depuis près d'un siècle, avant de lui retirer puis de lui rendre ses distinctions au gré de rebondissements dignes d'une chronique de cour. Son goût pour de longs séjours en Bavière, dans la région de Garmisch, où il réside fréquemment, a nourri les interrogations sur la présence effective du souverain dans son royaume, y compris durant la pandémie qui frappait durement la Thaïlande.
Le trône n'a pas échappé à la contestation. En 2020, un mouvement de jeunesse d'une ampleur inédite a défié un tabou vieux de plusieurs générations en réclamant ouvertement une réforme de la monarchie et une limitation de ses prérogatives. Les manifestants ont mis en cause le rôle politique du palais et le poids de son patrimoine. La réponse des autorités a reposé sur l'arsenal du crime de lèse-majesté, l'un des plus sévères au monde, qui punit de longues peines de prison toute critique du roi, de la reine ou de l'héritier. Des dizaines de poursuites ont été engagées, certaines aboutissant à des condamnations à plusieurs dizaines d'années cumulées, dans un climat de tension entre une génération désireuse de parler et une institution qui ne tolère pas la remise en cause.
L'année écoulée a été marquée par le deuil. La reine mère Sirikit, épouse de Bhumibol et figure aimée du pays, s'est éteinte en octobre 2025. Dans son allocution du Nouvel An, prononcée depuis sa résidence du palais de Dusit, le roi a évoqué la disparition de sa mère et remercié le peuple venu se recueillir devant sa dépouille, appelant à l'unité nationale. Le décès a rappelé la place du rituel monarchique dans une société où les cérémonies royales rythment la vie collective et où le respect dû à la Couronne demeure un pilier de l'identité officielle.
Sur le plan politique, Rama X règne sur un pays instable, où alternent gouvernements civils fragiles et interventions de l'armée, dernière en date lors du coup d'État de 2014. La monarchie y joue un rôle d'arbitre suprême, rarement explicite mais toujours déterminant. Chaque crise gouvernementale se déroule sous le regard du palais, dont l'aval tacite conditionne la légitimité des dirigeants. Le souverain, qui a apposé son sceau sur des constitutions successives, incarne la continuité d'un État où le sacré et le politique restent étroitement mêlés.
À 74 ans, le dixième roi de la dynastie Chakri se trouve à un moment délicat de son règne. La question de la succession, longtemps taboue, affleure dans les conversations feutrées de Bangkok, tandis que la popularité de l'institution auprès des plus jeunes ne se compare pas à la vénération dont bénéficiait son père. Le monarque conserve pourtant des ressources considérables : fortune personnelle, contrôle sur des unités militaires et protection juridique quasi absolue.
Dans les rues pavoisées de la capitale, la journée d'anniversaire mêle cérémonies bouddhiques, distributions caritatives et prières pour la longévité du souverain. Loin de ces images officielles, des procès pour lèse-majesté se poursuivent devant les tribunaux thaïlandais. Le contraste résume à lui seul le règne de Rama X : un trône entouré de faste et de dévotion, et une société qui, à voix basse ou devant les juges, continue de s'interroger sur la place de son roi.