Les analystes annonçaient un second tour. Les électeurs de Sao Tomé-et-Principe en décidèrent autrement. Le 29 juillet 2001, le petit archipel du golfe de Guinée, à peine plus de cent cinquante mille habitants répartis sur deux îles volcaniques, élut dès le premier tour Fradique de Menezes à la présidence de la République. Homme d'affaires enrichi dans le cacao et ancien ministre des Affaires étrangères, soutenu par l'Action démocratique indépendante, il recueillait selon les résultats officiels rapportés à l'époque 56,3 % des suffrages, loin devant Manuel Pinto da Costa et ses 38,7 %.
Le nom du perdant portait à lui seul l'histoire du pays. Pinto da Costa avait été le premier président de Sao Tomé, de l'indépendance arrachée au Portugal en 1975 jusqu'à 1990, à la tête du parti unique marxiste MLSTP. Son retour dans les urnes, plus de dix ans après avoir quitté le pouvoir, était celui d'un revenant que beaucoup donnaient favori. Sa défaite face à un entrepreneur au discours pro-marché marquait la maturité d'une jeune démocratie née de l'abandon du parti unique.
Le scrutin refermait aussi une ère. Le président sortant, Miguel Trovoada, était constitutionnellement inéligible après deux mandats de cinq ans. Il quittait la scène en laissant l'archipel doté d'institutions pluralistes fragiles mais réelles, dans un pays où le multipartisme n'avait qu'une décennie. C'était la troisième présidentielle libre de son histoire, et les observateurs internationaux la jugèrent régulière.
La candidature de Menezes avait pourtant failli buter sur une question d'identité. Né à Sao Tomé, il avait acquis la nationalité portugaise, qu'il dut renoncer au début de 2001 pour redevenir citoyen santoméen. La Cour suprême exigea une preuve formelle de sa nationalité avant de valider sa participation. L'épisode disait la porosité d'un archipel dont l'élite, formée à Lisbonne, gardait un pied dans l'ancienne métropole.
La campagne ne fut pas exempte de controverses. Interrogé par la radio publique portugaise, Menezes lâcha une phrase qui fit long feu : « Il n'y a pas de corruption à Sao Tomé. » Ses adversaires y virent moins une naïveté qu'un aveu, l'accusant d'appartenir lui-même au cercle qu'il feignait d'ignorer. Aucune preuve ne vint étayer ces attaques, mais la formule résuma l'ambiguïté d'un candidat vantant la probité tout en incarnant la réussite privée dans un pays pauvre.
La participation raconta une autre histoire, celle d'une lassitude. Environ 62 % des inscrits se déplacèrent, un plus bas historique pour un archipel habitué aux taux supérieurs à 80 %. Les résultats furent proclamés à la radio et à la télévision nationales par le président de la commission électorale, Fernando Makengo. La marge, nette, écarta d'emblée les contestations et rendit inutile le second tour que tout le monde anticipait. Les chiffres exacts font encore l'objet de divergences entre bases de données historiques, certaines créditant Menezes de 55 % et une participation supérieure à 70 %, mais les trois sources contemporaines du scrutin concordent sur une victoire large dès le premier tour. Dans un pays où le corps électoral se comptait en dizaines de milliers d'inscrits, chaque bureau de vote pesait lourd, et la proximité entre candidats et électeurs laissait peu de place aux fraudes massives.
En arrière-plan de cette élection planait une promesse qui allait obséder la vie politique santoméenne pour la décennie suivante : le pétrole. Quelques mois avant le scrutin, Sao Tomé avait signé avec le Nigeria un accord d'exploration des eaux du golfe de Guinée, où l'on soupçonnait d'importantes réserves offshore. L'archipel, dépendant du cacao et de l'aide extérieure, se prit à rêver d'une manne capable de tout transformer. Cette perspective aiguisa aussitôt les appétits et les rivalités entre présidence, gouvernement et Parlement.
Menezes prêta serment comme troisième président de la République le 3 septembre 2001. Sa présidence fut vite éprouvée. Dès la fin de l'année, le Parlement, dominé par le MLSTP-PSD hostile au chef de l'État, engagea une procédure conduisant à des élections législatives anticipées, illustrant la cohabitation heurtée entre une présidence issue de l'opposition et une majorité parlementaire adverse. En juillet 2003, alors que Menezes se trouvait à l'étranger, un groupe de militaires tenta un coup d'État, dénoué en quelques jours grâce à une médiation internationale et à la garantie que les revenus pétroliers seraient mieux partagés.
Le mirage pétrolier, lui, ne se matérialisa jamais vraiment. Les forages successifs déçurent, et Sao Tomé resta l'un des plus petits et des plus pauvres États d'Afrique, tributaire du cacao, du tourisme naissant et de l'aide au développement. Menezes fut néanmoins réélu en 2006, confirmant qu'un scrutin pouvait, dans ce coin isolé de l'Atlantique, produire une alternance et la faire respecter.
Les revenus attendus du sous-sol marin finirent par empoisonner davantage la vie politique qu'ils ne l'enrichirent, chaque camp accusant l'autre de vouloir capter une rente encore virtuelle. Vu de 2026, le 29 juillet 2001 conserve la valeur d'un test réussi. Un ancien président sorti du parti unique acceptait sa défaite, un chef d'État partait au terme de ses mandats, un homme neuf s'installait sans violence. Dans une région où les alternances pacifiques restent l'exception, l'archipel donnait une leçon discrète que bien des voisins continentaux, à la même époque, se gardaient d'écouter.