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MEMOIRE D URNES

30 juillet 2018 : Zimbabwe, la première élection sans Mugabe, terminée sous les balles

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

Pour la première fois depuis l'indépendance de 1980, le nom de Robert Mugabe ne figurait pas sur les bulletins. Le 30 juillet 2018, les Zimbabwéens votaient dans une atmosphère d'espoir prudent, huit mois après le coup d'État militaire qui avait poussé vers la sortie l'homme fort du pays, alors âgé de quatre-vingt-treize ans. Deux jours plus tard, des soldats tiraient à balles réelles sur des manifestants dans le centre de Harare. Six personnes furent tuées. L'élection censée tourner la page de trente-sept ans d'autoritarisme s'achevait comme les précédentes, dans le sang et la contestation.

Le scrutin était « harmonisé » : présidentielle, législatives et municipales le même jour. Il opposait Emmerson Mnangagwa, successeur de Mugabe à la tête de la ZANU-PF et bénéficiaire direct du putsch de novembre 2017, à Nelson Chamisa, un avocat et pasteur de quarante ans propulsé à la tête de l'opposition après la mort de Morgan Tsvangirai. Le premier promettait de rompre avec l'isolement international et de rouvrir le pays aux investisseurs. Le second incarnait le renouveau générationnel dans une nation à la moyenne d'âge très jeune, lassée d'une économie exsangue et d'une hyperinflation devenue légendaire.

La Commission électorale du Zimbabwe proclama la victoire de Mnangagwa avec 50,8 % des voix, contre 44,3 % à Chamisa. L'écart avait son importance arithmétique : il maintenait le président sortant tout juste au-dessus du seuil des 50 % requis pour éviter un second tour. Aux législatives, la ZANU-PF conservait une large majorité avec 145 sièges à l'Assemblée nationale, contre 63 à l'Alliance MDC. La participation officielle s'établit à 85,2 %, un chiffre élevé qui traduisait l'attente d'une population espérant que ce vote compterait vraiment.

Chamisa rejeta les résultats sans attendre. Il les qualifia de « faux », revendiqua la victoire et annonça que son camp n'accepterait pas « cette fiction », promettant d'épuiser tous les recours légaux et constitutionnels pour protéger le vote du peuple. Mnangagwa, de son côté, adopta le registre de l'apaisement. « C'est un nouveau départ. Joignons nos mains, dans la paix, l'unité et l'amour, et bâtissons ensemble un nouveau Zimbabwe pour tous », écrivit-il après l'annonce de sa victoire.

Entre ces deux discours, la rue trancha. Le 1er août, des partisans de l'opposition descendirent dans Harare pour protester contre la lenteur de la publication des résultats présidentiels, publiés bien après ceux des législatives. L'armée fut déployée dans la capitale. Les soldats ouvrirent le feu. Une commission d'enquête présidée par l'ancien président sud-africain Kgalema Motlanthe, instituée par Mnangagwa lui-même, établit dans son rapport de décembre 2018 un bilan de six morts et trente-cinq blessés causés par les forces de sécurité, corrigeant le chiffre initial de trois tués avancé par la police. Les images de militaires tirant sur des civils firent le tour du monde et ternirent d'emblée la promesse d'un « nouveau Zimbabwe ».

La bataille se poursuivit devant les juges. L'Alliance MDC saisit la Cour constitutionnelle, dénonçant des manipulations dans le décompte présidentiel. Le 24 août 2018, la Cour rejeta le recours à l'unanimité, estimant les preuves insuffisantes, et confirma l'élection de Mnangagwa. Le nouveau président fut investi peu après, la ZANU-PF disposant d'une majorité qualifiée grâce aux sièges réservés. L'opposition cria à la justice aux ordres ; le pouvoir salua la validation de sa légitimité.

Le contexte donnait au scrutin une charge particulière. Mugabe, écarté par ses propres généraux et par un parti qu'il avait dominé sans partage, avait quitté le pouvoir dans une déchéance que peu auraient imaginée. Son départ avait fait naître l'illusion d'une transition. Mais l'homme qui lui succédait, ancien chef des services de sécurité surnommé « le Crocodile », appartenait au cœur même du système Mugabe. La question qui planait sur le 30 juillet était de savoir si le Zimbabwe changeait de régime ou seulement de visage.

La suite pencha vers la seconde réponse. Les recommandations de la commission Motlanthe, poursuite des responsables de la fusillade et indemnisation des familles, restèrent lettre morte, comme le constatèrent Amnesty International et Human Rights Watch dans les années suivantes. L'économie ne se redressa pas, la répression des voix dissidentes se poursuivit, et la réintégration internationale promise par Mnangagwa n'eut pas lieu. En août 2023, réélu pour un second mandat dans un scrutin de nouveau rejeté par l'opposition et critiqué par les observateurs régionaux, le président confirma la continuité plutôt que la rupture.

Les investisseurs étrangers, un temps séduits par le slogan « le Zimbabwe est de nouveau ouvert aux affaires », restèrent largement à distance, refroidis par les images de la répression et par la persistance d'une gouvernance opaque. Vu de 2026, l'élection de 2018 apparaît comme un rendez-vous manqué. Le Zimbabwe avait la possibilité de prouver qu'un pays pouvait sortir d'un long règne autoritaire par les urnes plutôt que par un putsch de palais. Les six morts du 1er août ont répondu à sa place. Le nom de Mugabe avait disparu des bulletins ; sa méthode, elle, avait survécu.