Abelardo Gabriel de la Espriella Otero fête aujourd'hui ses 48 ans. Le président élu de la Colombie, né le 31 juillet 1978 à Bogotá et élevé à Montería, sur la côte caraïbe, célèbre son anniversaire dans une situation inédite : il n'est pas encore chef de l'État, mais ne l'est déjà plus tout à fait pas. Élu le 21 juin 2026 au second tour de la présidentielle, il attend son investiture, fixée au 7 août, pour prendre officiellement les rênes du pays. Entre-temps, l'homme qui a bâti sa réputation dans les prétoires savoure une victoire aussi étroite que retentissante, obtenue avec 49,66 % des suffrages, soit près de treize millions de voix, contre 48,70 % à son adversaire de gauche Iván Cepeda.
Sa trajectoire tranche avec celle des figures traditionnelles de la politique colombienne. Avocat pénaliste flamboyant, De la Espriella s'est d'abord fait connaître comme le défenseur de clients puissants et controversés, à la tête d'un cabinet qu'il a fondé en 2002, De la Espriella Lawyers Enterprise, doté de plusieurs bureaux en Colombie et d'une antenne aux États-Unis. Formé à l'université Sergio Arboleda, titulaire de spécialisations en sciences pénales et en droit administratif, il a cultivé une image de plaideur redoutable, jamais avare d'une formule cinglante et d'une mise en scène de sa propre réussite.
Car l'homme est aussi un personnage. Amateur revendiqué de la dolce vita, il a décliné son nom en marque, lancé un rhum baptisé Defensor et un vin nommé Fratellone, publié plusieurs ouvrages et même enregistré des albums de musique. Ce goût de l'apparat, longtemps affiché sur les réseaux sociaux, en a fait une figure médiatique bien avant son entrée en politique. Ses détracteurs y voyaient un histrion ; ses partisans, un homme neuf, étranger aux appareils, capable de parler autrement à un électorat lassé de la classe dirigeante.
Sa campagne a épousé la vague de la droite dure qui traverse le continent. Se présentant en rupture avec le gouvernement sortant de Gustavo Petro, premier président de gauche de l'histoire colombienne, De la Espriella a promis un tournant : libéralisme économique assumé, fermeté sans concession en matière de sécurité intérieure, restauration de ce qu'il nomme « l'autorité de l'État » face à la criminalité et aux groupes armés. Son alignement affiché sur la ligne conservatrice incarnée par Donald Trump aux États-Unis lui a valu, dans la presse internationale, l'étiquette de candidat d'extrême droite, tandis qu'il se présentait lui-même comme le défenseur d'un ordre à rétablir.
La victoire du 21 juin restera dans les annales pour plusieurs raisons. Jamais, sous le système de scrutin à deux tours en vigueur, un président colombien n'avait été élu avec moins de 50 % des voix, signe de la fracture profonde du pays entre deux visions irréconciliables. Dans le même temps, avec près de treize millions de bulletins en sa faveur, De la Espriella revendique le plus grand nombre de suffrages jamais réunis par un candidat dans l'histoire électorale colombienne, effet mécanique d'une participation massive et d'une polarisation extrême. L'écart avec Iván Cepeda, sénateur de gauche et figure de la défense des droits humains, s'est joué à environ 250 000 voix, une marge si mince que le camp battu a d'abord appelé à attendre le décompte définitif avant de reconnaître le résultat.
Cette étroitesse résume le défi qui attend le futur président. La Colombie qu'il s'apprête à gouverner est coupée en deux, entre une gauche qui a goûté au pouvoir avec Petro et une droite déterminée à effacer son héritage. Le pays reste confronté à des défis immenses : présence persistante de groupes armés et de trafiquants de drogue malgré l'accord de paix de 2016 avec les anciennes guérillas, inégalités criantes, tensions autour de la réforme agraire et de la politique migratoire à la frontière vénézuélienne. Le programme sécuritaire musclé de De la Espriella promet une rupture avec l'approche dialoguée de son prédécesseur, au risque de raviver des affrontements.
Sur la scène internationale, son élection annonce un réalignement. L'entente affichée avec Washington laisse présager un resserrement des liens avec les États-Unis, notamment sur la lutte antidrogue et la question migratoire, après des années de relations plus distantes sous la présidence Petro. Les relations avec le Venezuela voisin, déjà tendues, pourraient se durcir encore, tout comme le positionnement de Bogotá au sein d'une Amérique latine où la carte politique oscille entre gauches et droites selon les scrutins.
À 48 ans, De la Espriella s'apprête à devenir l'un des plus jeunes présidents de l'histoire récente de la Colombie, pour un mandat unique de quatre ans, non renouvelable, qui débutera le 7 août 2026. La transition qui s'ouvre entre son élection et son investiture est scrutée avec fébrilité : composition du futur gouvernement, premières nominations, signaux adressés aux marchés comme aux institutions. L'avocat qui a passé sa carrière à défendre des causes devant les tribunaux devra désormais convaincre un pays entier, dont près de la moitié n'a pas voté pour lui.
Son anniversaire tombe ainsi dans cet entre-deux singulier, à une semaine de la passation de pouvoir. L'homme qui aimait mettre en scène ses succès professionnels affronte l'épreuve la plus exigeante de son parcours. À Bogotá, la question qui domine n'est pas de savoir s'il gouvernera avec panache, mais s'il saura rassembler un pays qui, à quelques centaines de milliers de voix près, avait choisi un tout autre chemin.